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 Le Morvan est il une Province?  M Joseph Bruley
 Visite au musée de Saulieu.  M Joseph Bruley
 Quand musique et chanson rythmaient leur vie  M Alain Baroin

 

 QUAND MUSIQUE ET CHANSONS RYTHMAIENT LEUR VIE
 
 

 

          Le folklore, en éliminant bien sûr toute consonance péjorative qualifiant parfois de " folkloriques " des situations pittoresques et dénuées de sérieux, désigne étymologiquement la science des traditions, usages, croyances, légendes , chansons, littératures populaires. C'est en quelque sorte la vie du peuple qui est retracée dans cette démarche, dans ces études , dans le terme même de folklore ou plutôt traditions populaires. De nos jours cependant, ces traditions populaires semblent réduites aux seuls spectacles, danses où sur une estrade de plein air des groupes d'hommes et de femmes de tous âges s'adonnent à leur plaisir de la danse et de la musique revêtus des costumes d'époque. Il s'agit de dépasser cet aspect actuel du folklore pour en retrouver les racines et rappeler l'importance que pouvait avoir, pour nos anciens, la musique et la chanson à une période où les moyens modernes de diffusion musicale n'existaient pas, et où à la solitude de " l'homme marchant " ( le walk-man) avec ses écouteurs l'isolant du monde était préférée la sociabilité de veillées où toute la population du village se retrouvait pour se divertir et s'évader d'un quotidien répétitif et rude. Je limiterai mon propos dans le temps et dans l'espace ; dans le temps en évoquant la vie de paysans du XIXème et début du XXème siècles ; dans l'espace , en prenant l'exemple d'une région qui nous est chère, le Morvan, mais dont l'évocation pourrait être aisément transposée dans d'autres contrées, notamment de pays et territoires de langue d'oïl. Si actuellement dans le Morvan l'élevage de viande charolaise constitue l'activité première des agriculteurs restés au pays, pendant les deux siècles précédents les exploitations agricoles avaient un caractère différent. Il s'agissait de petites exploitations, les champs étaient clos de haies vives, la production était diversifiée, essentiellement pour l'alimentation de la famille et quelques ventes de bovins et porcins ; l'outillage était rudimentaire, deux bœufs et un âne étaient les ancêtres de nos tracteurs modernes, certainement sur dimensionnés et sur puissants. La vie de tous les jours, au XIX ème siècle et avant 1950 était rude, difficile, pauvre ; certains devaient s'expatrier une partie de l'année, les femmes pour devenir nourrices d'enfants de la bourgeoisie parisienne ; les hommes pour être " galvachers ", c'est à dire transporteurs de bois sur leurs chariots tirés par leurs bœufs en parcourant de nombreux kilomètres ; c'est par cette ouverture obligée sur l'extérieur que quelque argent permettait d'entretenir les maisons, voire de les reconstruire. Les paysans qui restaient sur place avaient peu de distractions, pas de moyen de transport pour s'extraire de leur village ou hameau, aussi aimaient-ils se retrouver ensemble, pour des veillées, des soirées, des " piqueries " pour reprendre un terme local désignant des soirées dansantes, où chants, danses et musique leur donnaient une joie de vivre et le plaisir d'être ensemble, et démontrant par là qu'au delà d'une situation sociale miséreuse nos anciens savaient se retrouver pour ressentir le bonheur de la vraie vie communautaire. Soulignons qu' à cette époque, lors de ces veillées, qui débutaient lorsque les dernières semailles étaient effectuées, vers la Saint-Martin, aux premiers jours de novembre, il n'y avait pas de " ségrégation " entre les générations. La musique, la danse, la chanson concernaient toute la population, toutes les familles, jeunes et vieux réunis par un même désir de se retrouver, de faire la fête ensemble, dans la simplicité des gens pauvres. Soulignons aussi que musiciens, danseurs, conteurs, chanteurs, étaient des habitants du pays ; pas question de faire venir des artistes qu'il aurait fallu payer, ( avec quel argent d'ailleurs ?) ; c'était un temps où l'on pouvait vivre, s'amuser, sans faire référence à l'argent. Si aujourd'hui les moyens de communication permettent de connaître le monde, on n'en fréquente pas pour autant son voisin de palier ; autrefois on ne connaissait pas le monde mais on croisait tous les jours son voisin de la ferme d'à côté, on s'entraidait, on savait s'apprécier…et parfois aussi se détester, mais on avait avec l'autre une relation forte. A cette époque le folklore n'existait pas, c'était tout simplement la vie de tous les jours avec ses difficultés, ses aléas, sa pauvreté, mais aussi sa fraternité, ses petites joies et ses petits bonheurs qui étaient retracés dans les chants et les musiques. Pour ressentir ces moments d'allégresse il importe de nous transporter dans la pensée et le son à cette époque . Malheureusement l'écrit ne permet pas de profiter de tout le plaisir auditif ressenti à l'écoute de nos musiques traditionnelles. Mais fort heureusement beaucoup d'entre nous les connaissent . Rappelons les principales danses de nos campagnes avant d'évoquer, grâce aux recherches d'Achille MILLIEN, les contenus des chansons déclamées lors des veillées.
La danse était pour nos anciens morvandiaux un moment fort de détente et d'amusement. Les uns se mettaient aux instruments, les autres invitaient les femmes à tourner, valser, virevolter dans la maisons ou dans la salle commune ; c'étaient pour eux aussi des instants où la séduction pouvait faire son œuvre, et de nombreux mariages naquirent de ces veillées où les barrières morales s'estompaient, où les préceptes édictés par une religion prégnante étaient pour un temps oubliés. Les musiciens ignoraient tout du solfège et de ses subtilités, ne sachant ni lire, ni écrire ils ne pouvaient, pour la plupart, déchiffrer la moindre partition ; et pourtant ils jouaient l'un de l'accordéon, l'autre de la vielle, le dernier de la cornemuse, les trois instruments majeurs de la musique rurale. Et que jouaient-ils pour faire danser leurs amis ? D'abord la bourrée …La bourrée est une des plus anciennes danses de France ; elle coïnciderait avec l'arrivée des Celtes sur le continent européen et s'est développée dans les pays de montagnes arides et pauvres comme en Limousin, en Auvergne en Bourbonnais et en Morvan. Cette danse est voisine de la " gig " écossaise, on la retrouve dans beaucoup de pays d'Europe. Certains auteurs trouvent une origine religieuse à cette danse, qui serait une survivance des rythmes sacrés de l'antique Hellade, au centre de la Grèce. Le nom de cette danse, la bourrée vient du mot " bourrer " qui est un mouvement en avant saccadé rapide et court ; comme le fait un bélier dans un troupeau lorsqu'il charge la tête baissée en avant et que les bergers disent " attention il bourre ". Dans cette danse à trois temps, l'homme va au-devant de la femme qui à la fois l'évite et l'invite ; l'homme avance ensuite et frappe du talon (les danseurs portaient des sabots de bois qui pouvaient gêner mais qui contribuaient à marquer le rythme de la danse). La bourrée constitue une gestuelle de la séduction ; le couple se fait face, se rejoint, puis recule, se fuit, puis se prend les mains comme pour montrer une attirance réciproque. Bien qu'implantée dans les campagnes, la bourrée eut ses heures de gloire à la cour de France où elle fut la danse préférée de Marguerite de Valois qui l'introduisit en 1565 pour remplacer les danses telles le menuet où l'on marchait plutôt qu'on ne dansait.
En 1852, dans le journal " L'illustration ", George Sand ajoute :
" La danse est uniformément l'antique bourrée, à quatre, à six ou à huit. C'est un mouvement doux chez les femmes, accentué chez les hommes, très monotone, toujours en avant et en arrière, entrecoupé d'une sorte de chassez-croisé. C'est quasi impossible à danser, si l'on n'est pas né ou transplanté depuis longtemps en Berry. La difficulté, dont on ne se rend pas compte d'abord, vient du sans-gêne des ménétriers, qui vous volent, quand il leur plaît, une demi mesure ; lors il faut reprendre le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font instinctivement et sans jamais se dérouter. "
George Sand, dans " Le meunier d'Angibault ", nous décrit les berrichons dansant la bourrée :

        " Aucun peuple ne danse avec plus de gravité et de passion en même temps. A les voir avancer et reculer à la bourrée, si mollement et si régulièrement que leurs quadrilles serrés ressemblent au balancier d'une horloge, on ne devinerait guère le plaisir que leur procure cet exercice monotone, et on soupçonnerait encore moins la difficulté de saisir ce rythme élémentaire que chaque pas et chaque attitude du corps doivent marquer avec une précision rigoureuse, tandis qu'une grande sobriété de mouvements et une langueur apparente doivent, pour atteindre à la perfection, en dissimuler entièrement le travail. Mais quand on a passé quelque temps à les examiner, on s'étonne de leur infatigable ténacité, on apprécie l'espèce de grâce molle et naïve qui les préserve de la lassitude, et, pour peu qu'on observe les mêmes personnages dansant dix ou douze heures de suite sans courbature, on peut croire qu'ils ont été piqués de la tarentule, ou constater qu'ils aiment la danse avec fureur. De temps en temps, la joie intérieure des jeunes gens se trahit par un cri particulier qu'ils exhalent sans que leur physionomie perde son imperturbable sérieux, et, par moments, en frappant du pied avec force, ils bondissent comme des taureaux pour retomber avec une souplesse nonchalante et reprendre leur balancement flegmatique. Le caractère berrichon est tout entier dans cette danse. Quant aux femmes, elles doivent invariablement glisser terre à terre en rasant le sol, ce qui exige plus de légèreté qu'on ne pense, et leurs grâces sont d'une chasteté rigide. "
La seconde danse pratiquée par nos anciens s'appelait le branle dont l'origine remonte au XV ème siècle. Ne voyons pas dans cette dénomination une quelconque connotation libidineuse. Cette danse porte ce nom car on l'exécute "en branlant un pied sur l'autre''. C'est une danse de groupe. Les danseurs se mettent en ronde ou en chaîne (selon le type de branle). Des auteurs tel que Pierre Attaignant ont permis de garder la trace de nombreux branles et cela dès 1530. Cette danse, réputée même au-delà des frontières (Italie, Angleterre) disparaît des cours à la fin du XVII ème siècle mais demeure dans les campagnes. Dans le Morvan, le branle s'exécute sur un rythme à deux temps ; les danseurs et danseuses se font vis à vis et sont disposés en carré par groupe de quatre. Pendant les seize premières mesures, les danseurs dansent sur place les pas de la polka ; la seconde phase de la danse, pendant les seize mesures suivantes, les danseurs et danseuses se déplacent en diagonale et se croisent au centre du carré avant de revenir à leur emplacement initial. Un des branles les plus connus s'intitule " Le branle des vieux " dont la dénomination, si elle peut prêter à sourire, montre qu'il n'y avait pas de fossés entre générations et que jeunes et vieux se réunissaient dans un même plaisir d'être ensemble pour danser et chanter. La lenteur et la tristesse de cette danse permettait aux personnes âgées de se mêler à la danse sans efforts physiques démesurés ; certains y trouvent quelques similitudes avec des musiques du Moyen Âge.
La polka danse pratiquée dans nos campagnes a été importée de Bohême à Paris en 1844 ; dès l'année suivante elle fut dansée en Morvan. La rapidité de cette diffusion d'une danse étrangère, s'explique par les relations étroites établies entre certains morvandiaux, les flotteurs de bois, et Paris. Au XIXème siècle, en effet, la ville de Paris était alimentée en bois de chauffage par les arbres du Morvan qui, flottant en " trains de bûches " sur l'Yonne, rejoignaient la Seine et la Capitale. Ces trains de bûches étaient accompagnés et dirigés par des " flotteurs " morvandiaux. Ceux ci, de retour au pays ont apporté " les nouveautés " parisiennes, dont la polka. Il s'agit d'une danse à deux temps qui se compose de trois pas suivis d'un arrêt ; cette particularité provient dune adaptation française de la danse originale ; des musiciens morvandiaux ont ensuite créés des polkas locales. La mazurka, également danse d'origine polonaise, s'est implantée en France au cours du XIXème siècle. C'est une danse à trois temps dans laquelle les danseurs tournent sur eux-mêmes. Parmi les danses dérivées de la mazurka figurent la java, réservée aux " bals musettes " et la varsovienne, apportée dans le Morvan par des " grognards " de Napoléon de la " Grande Armée ", dont faisaient partie un certain nombre de morvandiaux. La scottisch est une troisième danse importée, provenant, comme son nom l'indique d'Ecosse. C'est une danse à quatre temps avec des " pas sautés " qui exigent des danseurs et danseuses une certaine forme physique. L'une d'elles, la " Scottish du Tienne de la Barrée " est dédiée au " Tienne de la Barrée " de son vrai nom Etienne BONNOT né à Marault, dans l'Yonne, le 20 décembre 1866, et décédé le 4 novembre 1952 à Arleuf, commune située à dix kilomètres de Château-Chinon. Son surnom vient du sobriquet de sa mère " La Barrée " en raison des tabliers rayés qu'elle portait constamment. Le " Tienne de la Barrée ", qui divorça en 1904, situation rare pour l'époque, était propriétaire d'un " bal parquet ". Pendant les hivers, le Tienne animait des veillées à l'aide de sa vielle et fut un musicien réputé dans le Morvan et même à Paris où il a joué, dans les années 1920, dans les bals de la rue de Lappe.
Bien sûr la valse figure aussi parmi les danses les plus pratiquées . Elle inspira nombre de musiciens morvandiaux, qui rappelons le, ignoraient pour la plupart la musique " académique ", jouant et composant uniquement d'oreille. La marche en général terminait les danses dans un joyeux regroupement de tous les acteurs ; lors de ces marches finales les danseurs saluent l'assistance de leur chapeaux, couvre-chef indispensable au danseur car il permet , en fin de chaque danse, de saluer sa ou ses partenaires féminines et de les " bicher " sur les deux joues.
A côté de ces moments d'intense activité physique, même après de dures journées de labeur, l'un d'entre eux, soit véritablement amateur de chansons, soit véritable " ménétrier " (successeur des ménestrels du Moyen-Age) entonnait des chants dont les caractéristiques méritent de s'y attarder car ils retracent, mieux que toute recherche historique, la vie de nos ancêtres paysans. Ces chants évoquent les métiers, la vie militaire, l'amour, le mariage, la gaudriole grivoise, la révolte, et même l'anticléricalisme. Nous devons à un amoureux de sa région, Achille MILLIEN, des recherches et des collectes en profondeur des chants, musiques contes véhiculés oralement par nos ancêtres. Dans une somme riche de sept volumes, Achille MILLIEN a retracé toutes ces richesses de notre terroir, en collectant à la fin du XIXème et au début du XX ème siècles des chansons auprès de ceux qui les chantaient à l'époque. Dans la publication en sept volumes des " Chansons populaires du Nivernais et du Morvan ", due à l'heureuse initiative du Conseil général de la Nièvre il est écrit, à propos d'Achille MILLIEN :
        " Pendant une vingtaine d'années ( de 1877 à 1895), Achille Millien a parcouru tout le Nivernais à la recherche de son folklore…Quelles circonstances ont fait que Millien ait réuni tant de matériaux ? …En France c'est le poète Gérard de Nerval qui, le premier, a fait découvrir la valeur poétique de nos chansons populaires par un article publié d'abord en 1842 dans la revue littéraire " La Sylphide ", repris ensuite par diverses revues et inclus en 1854 dans son recueil de nouvelles " Les filles du feu "…Il est le premier à ne donner que des chansons populaires et à dire où il faut les chercher. Nerval a donné une version de la célèbre complainte de " Jean Renaud " à propos de laquelle Millien nous dit :
" Cette chanson est une de celles que je retrouve toujours présentes dans mes souvenirs d'enfance. Il y avait alors dans notre voisinage une bonne vieille femme que ma mère allait voir quelquefois…Lorsqu'elle avait dit " Jean Renaud " je prenais ma mère par la main et tout bas : " Allons nous en parce que j'ai envie de pleurer ".
…A l'époque où il publiait ses première poésies, Millien n'était pas loin de penser : " Nos chansons, en effet, se présentent avec une apparence inculte, un aspect grossier qui semblent d'abord étrangement choquants. Je dois avouer que je n'échappai pas toujours à cette fâcheuse impression. J'étais , dès l'enfance, touché, séduit par le " je ne sais quoi " de sincère, d'ému, de pénétrant qui se dégage des chants populaires ; mais j'aimais mieux les entendre que les lire. "
C'est le poète d'origine estonienne Jégor von Sibers qui lui fit comprendre, lors d'une rencontre au printemps de 1870, que nos chansons populaires françaises n'étaient pas moins belles que les ballades estoniennes ou allemandes. Il a alors compris que, malgré leurs imperfections quant à la rime, la poésie ou la syntaxe, les textes de nos chansons ne manquent pas de charme. Depuis son enfance il apprécie les mélodies sur lesquelles on les chante. Il lui reste à trouver quelqu'un qui ait une compétence suffisante pour noter celles-ci. En 1877 le violoniste J-G Pénavaire accepte de se charger de cette tâche délicate. Millien décrit ainsi leur collaboration :
         " Dans le cours de l'année, j'explorais quatre ou cinq cantons de notre province, écrivant les textes, puis , les vacances venues, je repartais avec Pénavaire, retrouvais mes chanteurs, et l'habile musicien pouvait, en quelques jours, noter tous les airs des chansons, dont j'avais, au préalable, et au prix de longues semaines, recueilli les paroles. "
..Le médiéviste Gaston Paris définit, dans un article intitulé " De l'étude de la poésie populaire en France " la tâche du collecteur :
" Dans l'état actuel de la science voici ce qu'on a le droit de demander aux éditeurs de chansons populaires : d'abord une fidélité scrupuleuse ; non seulement il n'est jamais permis de modifier les textes qu'on recueille, mais il ne faut pas suppléer des lacunes faciles à combler sans en avertir le lecteur, et il n'est même pas admissible de refaire une chanson à l'aide de plusieurs versions. En second lieu, on doit donner autant que possible toutes les variantes. Troisièmement nous demanderons la musique, c'est à dire la mélodie simplement notée, sans accompagnement ajouté et sans aucune modification. "
Achille Millien suit ces conseils à la lettre. Nul avant lui n'a donné autant de variantes aux textes qu'il publiait, nul n'a noté autant de mélodies pour une chanson. A sa mort en 1927, Millien est loin d'avoir achevé le plan de publication annoncé en 1906.Depuis 1910 la maladie l'avait obligé à interrompre son œuvre, aussi lègue-t-il ses notes d'enquête aux Archives Départementales de la Nièvre dans l'espoir que quelqu'un puisse un jour les exploiter. C'est la tâche à laquelle Paul Delarue s'est attaché. "

         Ces chansons de " l'ancien temps " évoquaient la vie quotidienne de l'époque ; elles avaient trait entre autres à l'amour, au mariage, à la vie militaire et à ses vicissitudes, aux métiers exercés. Au travers de quelques textes reproduits ci après nous pourrons nous replonger dans l'atmosphère de ce temps où les difficultés de la vie n'altéraient pas la bonne humeur et le plaisir de se retrouver autour de chanteurs et conteurs .
Les chansons d'amour , telles qu'elles ont été reproduites par la collecte d'Achille Millien, reflètent la situation de jeunes filles déchirées entre le charme des propos ou propositions de leur galant et le respect de la morale sociale de l'époque, qui ne trouvait de dénouement que dans la rupture ou le mariage.
" Il est passé minuit ( Chanté à Glux en 1887 par Charles Mazoyer né à Viéville-en-Auxois en 1802)


-Il est passé minuit
On n'entend pas de bruit,
Mignonne, mes amours,
Dormirez vous toujours ?
Ouvrez-moi la fenêtre,
Je vous ferai connaître
Les véritables sentiments
D'un véritable amant.

-Qui est cet étourdi
Qui se sent si hardi
De troubler mon repos
La nuit mal à propos ?
J'appellerai mon père,
J'éveillerai ma mère,
Monsieur, retirez vous
Evitez le courroux.

-Calmez pour un moment
Votre ressentiment,
La belle, écoutez moi,
Je vous promets ma foi,
Vous voyez mon martyre,
Je n'ose vous le dire,
Surtout pendant le jour
Je cache mes amours.

-N'avez vous donc point peur
D'exposer mon honneur ?
Si quelqu'un nous voyait
Qu'est ce que l'on en dirait ?
Cessez votre langage,
Point troubler l'voisinage,
On entend vos entretiens
Aussi bien que les miens.

-J'ai choisi le moment,
Mon petit cœur charmant,
Pour vous entretenir
Un instant à loisir,
On a de la tendresse,
On a de la sagesse,
Ouvrez, mon petit cœur,
Faites-moi cet honneur.

-Mon cher ami, bonsoir,
Juste ciel ! qu'il fait noir,
Je ne puis seulement
Vous voir un seul moment !
Mais ce qui me console :
J'entends votre parole,
Mon bonheur le plus doux,
C'est d'être auprès de vous. "

" Vers ma maîtresse j'y suis allé, un autre amant j'y ai trouvé ( Chanté en 1886 à Gouloux par Jacquette Beugnon, veuve Joyeux, née à Goiuloux en 1811)


- Chantons, rions, divertissons -nous,
Holà, n'y pensons plus à tout.
J'ai-t-allumé ma claire lanterne,
De d'puis le sois jusqu'après souper,
J'ai-t-allumé ma claire lanterne,
Vers ma maîtresse je m'suis ben allé.

-Vers ma maîtresse je m'suis ben allé,
Un autre amant que j'y ai trouvé !
Je m'suis assoyé d'sur une chaise,
Toujours plorant, toujours languissant,
En lui disant : Charmante belle
Vous avez donc sangé d'amant ?

-Oh ! non, oh ! non, j'n'en sangerai pas,
D'autres que vous, je n'en veux pas !
Laissez les dire, laissez les faire,
C'est des amants tous ambitieux,
Mais le plus court de notre affaire,
C'est de nous marier tous deux.

-Reviens, reviens, ô fidèle amant,
Dedans le petit bois charmant,
Je t'ferai voir trois p'tits pas en arrière,
Un demi-tour en reculant,
Après cela, je t'ferai faire
Un petit jeu bien divertissant.

-Oh ! taise-toi, coureuse de remparts,
Y-a bien sept ans qu'tu y -as faut de bâtards !
Avec un vieillard du village
Qu'il t'a donné un quart d'écu ;
Regarde sur ton blanc visage,
Tu le verrais binetôt cocu.

-En finissant ceux raisons-là
Ils se sont happés au collet ;
Ils ont déchiré leurs coiffures,
Tout aussitôt leurs blancs mouchoirs,
Ils s'y sont fait bien des blessures
Que tout le monde les allait voir. "

      Les chansons traduisaient également les drames des amours impossibles du fait de différences de classes sociales qui étaient encore prégnantes en cette fin du XIXème siècle.
" Le garçon pauvre et la fille d'un grand parti ( Chantée en 1878 à Beaumont-la-Ferrière)

-La nuit dernière j'ai bien songé,
La belle, que nous étions ensemble,
Dans un beau lit couvert de fleurs,
Ma douce amie, mon tendre cœur.

-Oh ! va galant, si tu l'as songé,
Avec le temps, ça s'peut bien être !
Parle-n-en donc à mes parents,
Demand' leur donc leur consent'ment.

-Mais à ton père j'en ai parlé,
A ton père, aussi à ta mère,
Ils m'ont rendu bien mécontent,
C'est d'pas avoir leur consent'ment.

-Tu es un'fill' de grand parti,
Et même d'un bel apparentage,
Et moi, garçon de pauvreté ",
Toujours j'n'osais m'y présenter.

-D'un grand parti je ne suis pas,
Ni même d'un bel apparentage !
Mais j'aimerais mieux toujours mourir
Qu'à ma maîtresse désobéir.

-La lune à perdra sa clarté
Et les étoiles la lumière,
La lune a changera d'hauteur
Quand j'aurai d'autres serviteurs. "

        Les mariages sont l'occasion de grandes fêtes réunissant, nombreux famille et amis. Des chansons retracent par le menu l'ordonnancement de ces festivités. Achille Millien a décrit précisément une noce à Saint-Honoré les Bains en 1885 :
" La veille du mariage, la fête commençait. Le soir, les garçons rassemblés par le flûteux s'en allaient avec le marié à la porte de sa promise. La porte était fermée. A l'intérieur, des jeunes filles et quelques madrées commères se tenaient prêtes à répondre aux arrivants. Les " ziolées " commençaient. Pour se faire ouvrir les garçons chantaient : " ouvrez, ouvrez la porte " La chanson finie on les faisait entrer. La future mariée était cachée. Les garçons la cherchaient, mais pas le futur marié. ..Quand on lui présentait la future mariée, il la reconnaissait, la prenait par la main et la menait danser. C'est alors qu'on amenait le gâteau et on dansait toute la nuit.
La " rôtie " se faisait avec une dizaine de litre de vin sucré. Un garçon tenait à la main un torchon noirci de fumée qu'il passait sur la figure des mariés qui devaient trinquer.
A Saint-Honoré et à Préporché, les garçons portaient dans leurs poches des bouteilles de vin destinées à être bues au sortir de l'Eglise. 0 Onlay et à Villapourçon on dressait devant l'Eglise une table où l'on servait le vin et on cassait les bouteilles vides.
Sur le passage des mariés il se trouvait soit une quenouille, en signe de compliment pour la mariée bonne ouvrière, soit un balais, grave insulte pour elle, jugée dans ce cas plutôt digne d'une " fessée " que mariée.
En entrant dans la maison, les mariés reçoivent de leurs parents une pluie de chenevis ou de froment sur la tête pour leur porter bonheur.
La jeune mariée était parfois ceinte d'osier pour qu'elle n'ait pas trop d'enfants.
Pour éviter les maléfices des sorciers, les mariés devaient avoir, à leur insu, quelque chose de travers dans leur toilette. "

Les mariages ne se déroulaient pas toujours sous les meilleurs cieux, ainsi que le relate la chanson suivante :


" Quand on marie les filles ( Chantée en 1887 à la Charité sur Louire par Eugénie Perroy née en 1868)


Quand on marie ceux filles,
Vrai Dieu ! quel tourment !
On les mène à la messe
Accompagnées d'yeu cher amant.

La mariée dans la chorte ( " la charrette ")
Qui va toujours pleurant,
Sa mère qu'est par derrière
Va la reconsolant.

Ne pleure donc point , ma fille,
Tu chagrin' nos parents !
Moi, quand j'ai pris ton père,
J'allais toujours chantant.

Quand vous avez pris mon père,
Il avait del 'argent,
Mais vous m'en donnez un
Qu'a pas cinq sous vaillants. "

         Les chansons concernant la vie militaire sont très présentes dans les préoccupations des gens de la campagne; ses conséquences sur l'absence, la séparation d'avec les parents, d'avec la fiancée ou l'épouse, d'avec les enfants se traduisent dans la tristesse et l'émotion des chansons. De plus le tirage au sort, encore en vigueur à l'époque, est retracé dans certaines complaintes où toute l'injustice de ce processus rejaillit dans une révolte sous-jacente.


" L'amant qui s'en va dans les Flandres ( Chantée en 1884 à Saint-Saulge)


Je n'avais qu'un très cher amant,
Le voilà qui s'engage,
La nation me l'a-t-emmené,
Lui a fait perdre ses amours ;
Ah ! il s'en va, mon, amant,
De grands pas dans la Flandre.

Mon cher amant, si tu t'en vas,
Ne vers' pas tant de larmes !
J'ai bien encor pour te soulager
Plus de cinq cent mill'pistoles,
Pour soulager ton cœur enflammé,
Celui-là que mon cœur aime.

Montons-y donc, mon très cher amant,
Dans ma plus haute chambre,
Nous passerons un doux quart d'heure,
Un moment de réjouissance ;
Oh ! nous ferons tous nos adieux,
Nos amours les plus tendres !

Le doux quart d'heure n'fut point passé,
N'y-a donc plus de retraite !
Oh ! j'entends le tambour qui bat,
La musett'qui nous appelle ;
Faut dire adieu à tous nos parents,
Aussi à nos maîtresses.

Hélas !grand Dieu, que j'ai de malheur,
Y-a trop de filles en France !
Après les avoir bien aimées,
En voilà la récompense !
Ah ! il s'en va, s'en va mon amant,
A grands pas dans les Flandres. "

" Quand les conscrits partiront ( Chantée en 1878 à Montifaut par Pierre Charlot né à Héry en 1844)


Le maire et le sous-préfe
Ce sont deux jolis cadets.
Ils nous font tirer au sort,
Tirer au sort, tirer au sort,
Ils nous font tirer au sort,
Pour nous conduire à la mort.

Quand les conscrits partiront
Tout' les filles a pleureront !
Al pleureront leurs amants,
Leurs amants, leurs amants,
Al pleureront leurs amants,
Qui s'en vont au régiment.

Cher papa et chère maman,
Ah ! ne pleurez donc pas tant !
Nous écrirons d'temps en temps,
De temps en temps, de temps en temps,
Nous écrirons d'temps en temps,
Vous nous enverrez d'l'argent !

Que j'aurai donc de bonheur
De servir le roi d'honneur !
Je port'rai de beaux habits,
De beaux habits, de beaux habits,
Je port'rai de beaux habits,
Ma giberne et mon fusil.

Quand mon temsp sera fini
Je reviendrai au pays. "

" Le remplacement impossible ( Chantée en 1877 à Beaumont-la-Ferrière par Marie Moreau née à Prémery en 1817)

Je viens te faire mes tristes adieux,
Les larm'aux yeux, ma Rosalie,
Pour l'Amé&rique j'ai tiré,
Au triste sort je suis tombé,
Cela me causera ma mort,
En regrettant ma Rosalie.

Mon cher amant, que m'dis-tu là ?
En as tu parlé à mon père ?
Mon papa a beaucoup d'argent,
Pourra t'avoir un remplaçant !
Quoi qu'il en coûte beaucoup d'argent,
On peut rien faire sans qu'il en coûte !

Ma Rosalie, ma bien-aimée,
J'en parlerai à mon capitaine.
Mon capitaine, mon commandant,
Pourriez-vous m'faire un remplaçant ?
Quoi qu'il en coûte beaucoup d'argent,
Je sacrifierai ma fortune !

Non, non, la loi ne permet pas
De réformer de si beaux hommes !
Dedans Paris, dedans Lyon,
Dedans Bordeaux, les environs,
Parmi les plain' et les vallons,
On n'en peut pas trouver d'ta taille !

Mon cher amant, si tu t'en vas,
Je me mettrai aux religieuses,
Religieuse dans un couvent,
Marquée de noir, marquée de blanc,
Je prierai Dieu pour mon amant
Et j'en serai la bienheureuse.

Ma bonne-amie, si je m'en vas,
Je t'écrierai une lettre.
Reçois ma lettre, ma Rosalie,
Reçois la bien avec douceur,
Ca te fera verser des pleurs,
Ca f'ra honneur à la famille. "

         " Le conscrit de Villapourçon " fut chanté " a capella " par Josette FEDERSPIELD en patois morvandiau dans un disque édité par l'association " Lai Pouèlée " et dont le texte en patois a été transcrit par " Mémoires Vives " . Cette chanson retrace une lettre à ses parents d'un conscrit originaire de Villapourçon, village du sud du Morvan. On retrouve dans ces paroles les us et coutumes de ce temps lorsque dans les premières paroles le soldat dit : " Je vais t'écrire mon cher père pour te tranquilliser et aussi ma chère mère " On y voit l'importance du père véritable chef de famille. Il souligne sa tristesse d'avoir quitté ceux qu'il aime, sa famille. Il décrit sa vie militaire en parlant de l'artillerie composée de chevaux et de canons qu'on appelle une batterie. Il indique se trouver en Tunisie avec son cousin qui s'ennuie de " sa Louison " et " en cassant la gueule à l'ennemi, ils sont pires que des enragés ". Il regrette de n'avoir pas écrit plus souvent, mais à la guerre il n'a pas toujours le temps, " il faut se tenir droit comme des cierges, dans les rangs " Il dit être maigre comme un hareng. Il décrit le pays, la Tunisie, avec les maisons en torchis recouvertes de fer blanc ; il termine sa lettre par la tristesse de ne jamais revoir ses parents. Dans la même chanson il y a la réponse du père, qui dit avoir lu sa lettre à ses camarades qui ont tous pleuré, car sa lettre était touchante. Il le félicite de s'être bien battu ; puis il donne des nouvelles de la ferme et de la famille. Le frère écrit aussi et dit qu'il va se marier avec une fille " pas bien jolie mais qui a du bien " ; il conclut en disant qu'il aurait bien mieux aimé le bien que la femme…mais pour avoir le bien il fallait prendre le tout !!

" Y vâs t'écrire mon cher père
Yo por te tranquilliser
Et pié auchi mai chère mère
Et mon por vieux frère Jouset
Dâpeu qui n'sont dans lai guerre
Yé chi s'maines yo bin du temps,
De quitter tout ch'ti qu'on aime
Y'en ai le cœur bin doulent

Sais-tu bin qu'on qu'iot qu'artillerie
Yo das chouaux et das cainon
On aippeule aine batterie
Das r'effuts et das caissons.
Nonde diée de lai mitraille
Yo du far en p'sots mouciaux
Chit'nout vio l'zor d'lai bataille
Tot qu'ment çai nous pieut chu l'dos

Dâpeu qui n'sont dans lai T'nisie
Tos le zors y manoeuvrons,
Yo l'cousin Dodi qu's'ennuie
Ol o trop loin de sai Louison
Dans c'te bondié d'artillerie
Y'é point d'auchi rude métier
Y n'cassons lai gueule au l'ennemi
Zeurons pis qu'das enraizés

Ai nous ont boutlés dans aine sarotte
Qu'on n'y vio d'chu âtounant
Lai tempête sortot p'las portes,
Nous emportot pu raide que l'vent
Y ont reu peu tot l'long d'lai route,
On n'y viot que d'lai feumée
Y ont reu du bonheur sons doute
Que l'tounare nous usse pas breulés

Yéras bin dû mon cher père
T'aicrire depé bin longtemps
Mais t'sais bin qu'on qu'iot qu'lai guerre
On n'ai pas tozors bin l'temps
Faut s'teni dret qu'ment des ciarges
Quand y n'sont déchu las rangs
Yai l'vente piai coumme une peunaille
Y seu coumme aine hairang

Dans c'pays lai cher père
Yé ren que feut bin âtounant
Las maïons sont en torée
Et r'couvries por du far bianc
Y n'vouait pu s'lever lai leune
Ni l'soulai dans l'mouinme endrait
Or aidieu don cher père et mère
Jaimas d'lai vie n'vous revouai

Réponse du père :

Tai lettre no o bin parvenie
Y en ont le coeur bin joyeux,
Tot tas camarades l'ont lie,
Aitot das pieures pien las yeux
Cré tounâre qu'alla o teuçante !
Coument qu'vos s'êtes tos bin battus
Hola ! qu'tai mère o don contente,
Elle dit bin qu't'y retornerée pu.

Y ont trouqué nout' viéle ânesse
Aitout l'bouri du père Lucas
Y'ont fé dire eune grand'messe
Ai ton por vieux onque Thoumas
Totes las gnieux on entendot
Dechu las écuries d'nos svaux
Esch'tur y n'dremons bin en repos

Les deux mots du frère:

Mon cher frère y me mairie
Aitout lai feille du père Lauming
T'sais qu'alla n'o pas bin zoulie
Mais ces gensses-lai ont du bon bing.
Y ont calculé nous effère,
Las vieux n'devront pas un sou,
Y aimerai bin mieux l'bing qu'lai gâtière
Mâ p'l'aivouair faut prendre le tout. "

" L'engagé au régiment " . Cette chanson collectée à Planchez en 1887 par Achille Millien retrace le désarroi d'un engagé par dépit amoureux, qui va jusqu'au bout de son échec en allant à la mort.


" Je me suis engagé, pour l'amour d'une fille,
C'était un anneau d'or, que j'voulais lui donner,
La belle a refusé, je me suis engagé.

En mon chemin faisant, j'rencontre mon capitaine,
Mon capitaine me dit : " où vas-tu mon ami ?
-Je pars à Besançon, rejoindre mon bataillon. "

Mon capitaine me dit : " S'ras-tu bon militaire ?
-Je mets mon sabre en bras,
Le lebel à la main, je me défendrai bien "

Au premier coup tirant, je tue mon capitaine,
Mon capitaine est mort, et moi je suis vivant,
Peut-être qu'avant trois jours, ce sera mon tour ?

Ils m'ont pris, m'ont em'nés, dans une forteresse,
Ils m'ont bandé les yeux avec un mouchoir bleu,
Dans un beua régiment, engagé pour longtemps.

Filles de mon pays, dîtes le pas à ma mère,
Elle qui a tant pleuré, quand j'me suis engagé,
N'aura pas le bonheur, de voir mourir mon cœur. "

           Les chansons lié aux métiers traduisent mieux que toutes autres la vie quotidienne de nos anciens. On y trouve, comme pour les chansons militaires, la tristesse des départs, soit pour des compagnons, soit pour les flotteurs de bois, soit pour les galvachers ; on y voit aussi décrit les travaux agraires, les travaux des bûcherons ou ceux des sabotiers. Ces chansons nous font revivre un temps de notre passé qui a construit notre histoire.
" Partons chers compagnons ( chantée en 1881 à Beaumont-la-Ferrière par Pierre Bourdier né en 1827)
Julien Tiersot écrit en 1829 dans son " Histoire de la chanson populaire en France " :
" C'est la chanson traditionnelle qu'on chante au départ des apprentis pour le tour de France. Naguère encore on pouvait l'entendre sur les grandes routes ou dans les faubourgs des villes, dite par les ouvriers qui, disposés sur deux rangs, parés de leurs habits de cérémonie et portant la canne symbolique ornée de larges touffes de rubans, chantaient ainsi, s'adressant aux voyageurs, sur un air singulièrement plaintif " :

Partons, chers compagnons,
Le devoir nous l'ordonne ;
Voici le vrai moment
Qu'il nous faut battre aux champs,
L'hiver est écoulé,
La neige et la froidure :
On voit dès à présent
Revenir le printemps.

Le sac dessus le dos,
L'on m'y fait la conduite,
Le long de mon chemin,
Mais marchant le grand train,
L'on entend les oiseaux
Qui dis' dans leur langage :
Oh ! qu'il y a du plaisir
D'les entendre partir.

Yallons faire nos adieux
A nos jolies maitresses ;
Après nous leur dirons :
C'est demain qu'nous partons.
Cher amant, tu t'en vas !
Oh ! tu m'y laiss', tu m'abandonnes,
Enceinte d'un enfant ;
Mon petit cœur s'en va mourant.

Ne dites rien, ma mie,
R'console-toi, ma blonde,
Je reviendrai-z-un jour
Accomplir nos amours.
Mais tu t'en vas là-bas
Au vers des autres blondes ;
Un'fill'sera ton choix,
Tu n'penseras plus à moi ! "

 

" Le pauvre laboureur ( Chantée en 1884 à Cuffy par Gilbert Guillemin né en 1827)

Qui veut savoir la vie
Du pauvre laboureur ?
Le jour de sa naissance,
Qu'il a donc du malheur.
Qu'il pleuv' qu'il neig' qu'il vente,
Orage ou mauvais temps,
On voit toujours sans cesse
Le laboureur aux champs.

Ce pauvre laboureur,
On l'appelle bon vivant,
Tout habillé de toile
Comme un moulin à vent.
On y fait fair' des guêtres
A l'éta t d'son métier,
Ca n'empêch' pas la terre
D'entrer dans ses souliers.

Ce pauvre laboureur
Qu'il a donc des enfants !
Les mène à la charrue
Depuis l'âge de dix ans.
Touchons, piquons sans cesse,
Nous impatientons pas,
J'en sortirons peut être
De dans ce mauvais pas.

Qui qu'a composé la chanson ?
C'est un garçon boyer,
Assis sur sa charrette,
Il l'a faite et composée.
Piquons donc la Berlette, ( nom de sa vache)
Nous impatientons pas,
J'en sortirons paut être
De dans ce mauvais pas. "

" Les scieurs de long ".
Cette chanson qui date de 1878 fut encore chantée au milieu du XX ème siècle du côté d'Ouroux-en-Morvan par Joseph GUYOLOT . Elle retrace un métier aujourd'hui disparu, celui de scieur de long. Le scieur de long était debout sur la bille de bois à scier, celle ci posée sur un trépied adapté qui permettait à l'ouvrier d'être surélevé et d'utiliser verticalement une scie de grande dimension. Dans la chanson, Joseph imitait, dans le refrain, le bruit de la scie.

" Y'a rien de si fière que les scieurs de long
Quand ils sont sur leur pièce
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
Quand ils sont sur leur pièce
A scier du chevron

Le patron vient les voir
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
Le patron vient les voir
Courage compagnons

Y a du travail à faire
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
Y a du travail à faire
Pour toute la saison

Mais la saint jean s'approche
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
Mais la Saint Jean s'approche
Et nous nous en irons

Nous irons voir nos femmes
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
Nous irons voir nos femmes
Mais ceux qui en avons

N'y a que l'petit Pierre
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
N'y a que l'petit Pierre
Mais nous le marierons

Nous lui sonn'rons comme page
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
Nous lui donn'rons comme page
Une pelure d'oignon

La fille n'est pas belle
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
La fille n'est pas belle
Mais les oignons sont bons "


  
       La chanson " Les Galvachers ", dont le rythme évoque la nostalgie , traduit la vie de ces " galvachers " (dont le nom proviendrait d'un mot espagnol " galvacho " désignant des gens mal vêtus ; d'autres auteurs pensent que ce nom viendrait de " gaulois " et de " vache " qualifiant ainsi les galvachers de " bouviers gaulois ") . Ces galvachers étaient des charretiers, des transporteurs utilisant leurs propres attelages constitués de leurs chariots et de leurs bœufs. Du premier mai à la Saint-Martin ( 11 novembre) ils parcouraient les départements et contrées voisins, dénommés les " pays-bas ", car beaucoup moins élevés que les terres morvandelles et partaient pour plusieurs mois, laissant femmes et enfants ; c'est ce message de désespoir face à une fatalité économique qui est ici délivré.


" Adieu notre pays chéri
Amis partons pour le Berry
Adieu Corcelle,
Anost, Verreins, le Creux,
Que l'on attelle
La cahrette et les bœufs.

 

Allons , galvachers, en avant !
Il faut quitter notre Morvan !
Montons la route,
Et chassons le souci ;
Buvons la goutte,
Chez le Cô à Bussy

Bonjour à notre ami le Cô
As-tu pour nous du bon fricot ?
Dans la galvache,
Tu le sais par ma foi,
On est pas lâche
De boire un coup chez toi.

Hommage aussi au bon Sauron
C'est lui qui fit cette chanson.
Assis à table,
Ayant le verre en main
Il est bon diable,
Chante soir et matin.

N'oublions pas Monsieur Berger
Car c'est l'ami du galvacher :
Il boit, il chante
Il a les larmes aux yeux
Ce qui l'enchante
C'est de nous voir heureux

Les uns s'en vont à Commentry
Les autres à Bourges en Berry,
Puis à la Guerche,
Nevers et autres lieux,
Car là l'ouvrage
Ne manque pas aux bœufs.

D'autres s'en vont à Saint Fargeau
Toucy, Saint Sauveur et Bléneau,
Conduire la corce
Charbons et bois carrés,
On voit la force
Là de leurs bœufs barrés

Planchez, Montsauche et Saint Brisson,
Au premier mai tous nous partons
Ouroux, Gâcogne,
Frétoy, Gien puis Arleuf,
Pour la Bourgogne, allons piquer nos bœufs.

En avant donc les deux corbins
Vous savez déjà les chemins ;
Chers camarades
Ornons leur front puissant
D'une cocarde
Et de deux beaux rubans.

Chère Fanon, essuie tes yeux,
Voici le moment des adieux,
Allons ma belle,
Adoucis ton chagrin,
Sois moi fidèle
Jusqu'à la Saint Martin.

Tâche de bien engraisser le cochon,
A l'ouvrage remue toi un peu,
Soigne bien la vache,
Elle nous fera de l'argent
Rempli sa crèche,
Ne la laisse manquer de rien.

T'as bien des treuffes et du blé noir
Il reste encore un quartier d'lard
Dans le saloir,
Quand il n'y aura plus rien,
Aussitôt par la poste,
Je t'enverrai d'l'argent.

Allons va-t-en, ne pleure pas
Je t'écrirai du pays bas
Envoie en classe,
Le p'tit sans faire manquer,
Et pour toit tâche,
De ne pas m'oublier

Sur le chariot, as-tu mis l'sac
Donne moi ma pipe et mon tabac
Ma limousine,
Et mon grand aiguillon,
Ne te chagrine
Pas ma bonne Fanchon

Puis il s'en va pauvre bouvier,
Abandonnant son vieux foyer,
Quittant sa femme,
Et aussi ses enfants,
Pour être esclave
Dans les bois de Toucy .

Ne puet-il donc, dans son Morvan
Vivre aussi bien en travaillant ?
Quand là l'ouvrage
Ne manque pas aux bras,
Est-il donc sage
D'aller au pays bas ? "

         N'oublions pas également que le Morvan fut une source d'approvisionnement en bois de chauffage pour la région parisienne.Des " flotteurs " accompagnaient les " trains de bois " du Morvan jusqu'à Paris. Deux chansons caractéristiques rappellent ce métier. La première est dénommée " Jean Rouvet " du nom d'un flotteur local ; (elle fut chantée en 1880 à Clamecy par Anette Sauvageot née en 1803) les paroles en sont les suivantes :


" Jean Rouvet notre père,
Premier flotteur du nom,
Tu suivis la rivière,
Tu es notre patron.
Imitons sa manière
D'emmener à paris
Nos trains sur la rivière,
Et soyons réjouis.

Tous les propriétaires
Des grands bois du Morvan
Jetons dans la rivière
Tous les bois tout venant.
Imitons sa manière
D'emmener à Paris
Nos trains sur la rivière
Et soyons réjouis. "

La seconde est intitulée " Chanson du train de bois " (Chantée en 1880 à Clamecy par le père Gaudet) :


" Nous voilà bien passés,
Nous voilà à la grève
Allons un peu plus loin,
Dans cette mouille belle,
Nous dînerons à notre aise
Puis nous repartirons
Coucher à cette ville
Où ya du bon picton.

Le lendemain au matin
Avant que de partir
On boit un bon coup de ramequin
Et on s'en va aux vires.
Pour passer la journée
Chacun prend son pichet ;
On le remplit de boite
Pour s'arroser le gosier. "

         On découvre, non sans surprise, des chansons aux connotations libertines, dont on peut s'étonner de les entendre si nombreuses, malgré la religion et ses interdits .
L'une d'entre elles, " La Meunière " qui fut chantée par Joseph GUYOLLOT, avait la particularité d'être accompagnée d'un rythme original ; Joseph tenait une assiette fichée sur l'alène de son couteau et il la faisait tourner avec une serviette ou avec son mouchoir traditionnel à carreaux. Les paroles de cette chanson sont à double sens et on assiste à un libertinage plaisant dont toute vulgarité est absente.


" Par un dimanche et ne sachant que faire,
Et cherchant quelques amusements ;
Sur mon chemin j'ai fait la rencontre,
De la meunière d'un moulin à vent.

Voudrais tu bien, mon aimable meunière,
Me laisser moudre dans ton moulin ?
Moi j'y moudrais bien toute la semaine,
Cinq à six fois le soir et l'matin.

Ton papa, ta maman sans chandelles,
Y ont fermé la porte au verrou ;
Dans mon moulin il n'y moudra personne,
Que le meilleur de mes amis.

Allons y donc mon aimable meunière,
Allons y donc à l'ombre du bois ;
Je t'y f'rai voir l'oiseau dans les airs,
Jusqu'au bout du monde ;
Je t'y f'rai voir l'oiseau dans les airs,
Et en même temps la feuille à l'envers.

Mais quand la belle apperçut cet oiseau,
Elle se mit à rire ;
Prête le moi Constant je t'en prie,
Que je le mette en cage

Au bout de sept, à huit, à neuf mois,
L'oiseau fit ravages ;
La cage s'est ouverte, l'oiseau est sorti,
Grand Dieu quel tapage

Et vous jeunes gens qui avez des maîtresses,
Profitez de cette leçon ;
C'est quand on croit n'avoir qu'la farine,
Que l'plus souvent il n'reste que le son. "

         D'autres sont plus alertes et plus crues, telle " Un garçon morvandiau " chantée par Claude PERRAUDIN, les paroles de cette chanson traduisent à la fois un libertinage de bon aloi et un athéisme surprenant ; ou " Jeannette " exécutée " a cappella " par Francis MICHOT qui vécut de 1903 à 1987 ; ou encore " Le lit de la mariée " dont les paroles sont pleines de réalisme ! Je renverrai nos lecteurs intéressés par ces chansons, au recueil des transcriptions de chants du Morvan réalisé par l'association " Mémoires Vives ".

Enfin notre véritable " hymne " régional, " La Morvandelle " écrite en 1903 par le poète Maurice BOUCHOR, constitue un véritable chant révolutionnaire, expression d'une exploitation " larvée " des habitants du Morvan contraints de s'expatrier pour vivre et même survivre. Nous citerons seulement les trois couplets les plus marquants de cet esprit contestataire morvandiau, renvoyant nos lecteurs à l'acquisition de la partition complète auprès de notre association.

… " On veut la liberté
Dans nos montagnes noires,
Nos pères ont lutté
Pour elle et non sans gloire,
Rêveur de coup d'Etat
César de quatre sous,
Les braves morvandiaux
Se moquent bien de vous.

Jadis on nous l'a dit,
Surgirent nos ancêtres,
Brisant le joug maudit
De leurs avides maîtres,
Ils firent bien danser
Les moines leurs seigneurs,
Repus de leur misère
Et gras de leur sueur.

Pourtant nous subissons
Un reste de servage
Pourquoi ces nourrissons
Privés du cher breuvage,
Gardons ô mes amis,
Nos femmes près de nous,
Nos filles et nos fils
Ont droit à leur nounou. "…

*
* *

         Ce voyage dans un passé récent mais dont la retranscription nous semble fortement lointaine, a été permis grâce à l'action menée aujourd'hui par des associations soucieuses de préserver, dans notre mémoire collective, le souvenir de la vie de nos anciens, dont les valeurs, dont leur relation aux autres, peuvent encore servir de référence aujourd'hui. Ces valeurs, basées sur la simplicité et l'authenticité des rapports humains, étaient facilitées par la médiation de la musique, par l'expression corporelle de la danse, par l'extériorisation de la chanson. Cette préservation de ce qui est devenu le folklore, traduction spectaculaire du vécu d'autrefois, prend aujourd'hui une dimension encore insoupçonnée hier. Les fêtes celtiques, essentiellement bretonnantes, mais pas seulement, prennent une importance dont il convient d'analyser les conséquences. S'il s'agit de perpétuer la connaissance de nos racines, l'histoire du vécu de nos parents et grands-parents, afin que leurs valeurs ne sombrent pas dans l'oubli du temps, nous ne pouvons que soutenir cette démarche. Par contre si, au travers de cette référence au passé, se construit un processus par trop nostalgique il convient de prendre garde à un replis sur soi où le regard dans le rétroviseur empêche de préparer l'avenir et freine le progrès. La culture et la connaissance de notre passé doit au contraire nous permettre de mieux appréhender notre devenir ; les valeurs de nos anciens doivent pouvoir être transposées au présent et au futur. Faisons en sorte de sensibiliser nos concitoyens au risque de l'isolement dans la foule, alertons les sur le risque de rejets mutuels des générations , les anciens dans leur coin, les jeunes dans un autre, donnons nous les moyens de reconstituer les veillées d'autrefois par la construction d'espaces collectifs ; permettons à la ville de rebâtir, différemment certes, mais dans le même esprit , des villages urbains à taille plus humaine ; permettons à la musique et à la chanson, et pas seulement le 21 juin de chaque année, de retrouver leur place dans la cité afin que par la musique, l'homme redevienne homme. Ecoutons Paul DELARUE ( 1889-1956) militant de l'éducation populaire au sein de la Ligue de l'Enseignement et écrivain du folklore qui a écrit en hommage aux danses traditionnelles :
" Ne laissez pas disparaître ces danses où les mains se lient aux mains et les danseurs aux danseurs, le dernier venu prolongeant la chaîne, il faut que la longue chaîne traditionnelle qui a maintenu jusqu'à nous certaines manifestations de cet art populaire qu'est la danse, liant les générations aux générations et nous rattachant à nos plus lointains ancêtres , il faut que la jeunesse actuelle ne laisse pas la chaîne se rompre, mais ajoute son maillon à la longue série venue du fond des âges. "

         NB : sources " Chansons populaires du nivernais et du Morvan " publiées en 7 volumes par le Conseil Général de la Nièvre.
" Recueil de transcriptions de Chants du Morvan " réalisé par l'association " Mémoires Vives " ( Maire d'Anost 71550)
" Le Morvan, Cœur de la France " Tome II de Joseph BRULEY.

Alain BAROIN

 

 

 
 

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 Le Morvan est il une Province?

 

       Cette question m'a été posée plusieurs fois, plus ou moins malicieusement, au cours de réunions folkloriques.Chaque fois, je répondais invariablement que le Morvan était une des plus vieilles provinces de France. Si mon interlocuteur insistait, je me permettais de lui rappeler que l'histoire de la France, ne commence pas à la Révolution ni au Moyen Age et je lui demandais s'il avait entendu parler de Michelet, Camille Jullian, et des Commentaires ..de César. Après cette mise au point, généralement mon contradicteur n'insistait pas.
       Qu'est ce qu'une Province française ? Parmi les meilleures définitions, Il faut choisir celle-ci : " Les Provinces Françaises sont, en général, personnes bien vivantes, dotées d'attributs, de coutumes, de produits qui en révèlent à la fois le caractère puissant et le dessin coloré ". (J. Devaloux).
      Ce serait bien peu connaître le Morvan que d'affirmer qu'il ne remplit pas toutes ces conditions.
      L'historien qui oserait avancer, d'une façon catégorique, à quel temps remonte la formation de nos anciennes provinces serait bien téméraire. Entre la première élaboration d'un organisme qui nous est à peine connu, et le plein développement de cet organisme dans une période qui nous est plus familière, s'intercale la gamme des premières ébauches suivie de remaniements successifs.
      Avant Jules César (59 à 51 avant J: G.), des Celtes, des Ligures, des Kymris, des Ibères, confondus sous la dénomination commune de Gaulois, occupaient les bassins de l'Escaut, de la Seine, du Rhône, de la Loire et de la Garonne. Survinrent ensuite des Phéniciens, des Grecs, des Carthaginois et des Romains. A cette époque, les Celtes occupaient les deux tiers du territoire français, alors peuplé d'une dizaine de millions d'habitants.
      Les grandes divisions étaient : la Gaule Celtique, au centre, la plus étendue et comprenant une cinquantaine de nations principales ; la Gaule Belgique, au nord, comptant une trentaine de petits peuples ; l'Aquitaine qui en comptait une quinzaine ; la Provincia Romaine qui en comptait également une quinzaine.
      Les limites des nations gauloises ont été conservées par l'administration religieuse, qui établit un diocèse sur le territoire de chaque nation. Les noms de toutes nos grandes villes sont dérivés pour la plupart du nom des anciennes populations gauloises : Paris (les Parisii), Tours (les Turons), Nantes (les Namnètes), Vannes (les Vénètes), etc. Le Morvan formait la plus grande partie de la nation Eduenne et en était la forteresse. Sa capitale : Bibracte, que les Romains firent remplacer par Autun, était bâtie sur le Mont Beuvray. 'Tous les petits peuples gaulois vivaient chacun d'une manière très indépendante.
      Après la conquête romaine, le fondateur de l'Empire, Auguste, divise le territoire en six ou sept provinces : la Narbonnaise, l'Aquitaine, la Lyonnaise, les deux Germanies, les Alpes Maritimes. A l'intérieur de ces provinces, des cités importantes se forment, groupant à la manière romaine des .territoires plus ou moins vastes autour d'elles.
     Trois siècles plus tard, Dioclétien envisage une nouvelle répartition des cités gauloises et crée dix sept provinces. Vers le 9` siècle, la France féodale nous offre le tableau de trente provinces de droit régalien et qui conserveront leur cadre sous la monarchie capétienne. En voici le classement approximatif : 1. Vicomté de Béarn ; 2. Duché de Gascogne ; 3. Comté de Toulouse ; 4. Marquisat de Septimanie ; 5. Comté de Roussillon ; 6. Comté d d' Urgel ; 7. Comté de Barcelone ; 8. Comté de Carcassonne ; 9. Vicomté de Narbonne ; 10. Comté d'Auvergne; 11. Comté de Poitiers 12. Duché d'Aquitaine ; 13. Comté de Périgord; 14. Comté d'Angoulême ; 15. Vicomté de Limoges ; 16. Seigneurie de Bourbon ; 17. Comté de Lyonnais ; 18. Seigneurie de Beaujolais ; 19. Comté de Châlons ; 20. Duché de Bourgogne ; 21. Duché de France ; 22. Comté du Vexin ; 23. Comté de Vermandois ; 24. Comté de Valois ; 25. Comté de Ponthieu ; 26. Comté de Boulogne ; 27. Duché de Normandie ; 28. Comté d'Anjou ; 29. Comté du Maine; 30. Comté de Bretagne.

     Sous l'impulsion du Duché de France, dont la position centrale unique et l'habileté de ses chefs favorisent la formation d'un Etat, les éléments de la Nation se rassemblent lentement. On assiste à une quantité de nouvelles divisions des Provinces. A la veille de la Révolution, on compte glus de 80 provinces dont les superficies sont très variables, les unes étant de grands pays comme la Normandie, la Bourgogne, la Bretagne, la Guyenne; les autres réduites à des territoires de petites dimensions comme la Beauce, la Bresse, le Bugey, le Vexin. Le comté de Nevers, dont le sort a été lié à celui de grandes maisons : Flandre, Bourgogne, Clèves, Gonzagues, est finalement élevé au rang de duchépairie par François I°' en 1538.

     Ces expressions géographiques très inégales, anciens fiefs ou domaines seigneuriaux que le roi a fini par soumettre à sa juridiction, n'en sont pas pour autant des expressions de l'autorité monarchique. Car au-dessus des provinces se superposent les gouvernements, les ressorts et les généralités. Dans sa " description géographique de l'élection de Vézelay", Vauban écrit : " L'élection de Vézelay est de la province de Nivernais, de l'évêché d'Autun, de la généralité et ressort de Paris, et la ville de Vézelay du gouvernement de Champagne. Elle est bordée au nord par l'élection de Tonnerre, à l'est par le Duché de Bourgogne, à l'ouest par les élections de Nevers et de Clamecy, et au sud par celle de Château-Chinon ".
On comprend donc qu'à la Révolution des constituants comme Siéyès et Thouret aient voulu unifier, coordonner, assouplir les rouages de l'état.
      Thouret considère grosso modo la carte, de la France. Plus de provinces, mais des départements ! Comme sur échiquier de plan uniforme, sans bosses ni creux, il trace des lignes droites 0uest.Est., coupées par des lignes Nord. Sud. Ce sont des carrées (il féminise même le vocabulaire),mesurant 18 lieues sur 18. Et voilà créés les départements. Un autre découpage divise chaque département en 9 nouvelles carrées de 6 lieues sur 6 et ce sont les arrondissements. Troisième découpage, l'arrondissement est , sectionné en 9 nouvelles parties de 2 lieues sur 2 ; d'où les cantons.

      Là dessus Barnave remarque, non sans malice, que le Comité de Constitution, - et a travers le Comité, il vise Thouret - a trop cherché à " corriger par le génie. ce que la nature et l'habitude ont consacré ".
Mirabeau y met moins de forme et trouve qu'on ne peut raisonnablement, avec un territoire inégal, former des divisions égales. Les " carrées " de Thouret sont reléguées aux archives.
Par suite du décret du 22 décembre 1789, devenu après la mort de Louis XVI, loi du 8 janvier 1790, a " il sera fait une nouvelle division du royaume en départements, tant pour la représentation que pour l'administration ".
Le décret portait primitivement que les départements seraient au nombre de 75. En fait ce furent 83 départements Que 1a Constituante érigea, chiffre qui devait être maintenu jusqu'à l'époque Napoléonienne.
Afin de s'en tenir à une règle de base pour déterminer la surface des nouvelles divisions, on fixa, qu'entre le chef-lieu des territoires à administrer et leurs frontières, il s'étendrait une distance telle, qu'un corps de la force publique, parti à pied du chef-lieu, pourrait en un jour atteindre les frontières susdites. Pour désigner les territoires nouveaux, on s'appliqua surtout à leur donner des noms de montagnes de cours d'eau, de points d'orientation géographique en rapport avec leur situation. Ces noms ont prêté souvent matière très justifiée à la critique. Il en a été de même pour le choix des chefs-lieux départementaux. En général, on attacha, dit-on, grande attention à la position géographique ou économique d'une ville. importante de la circonscription, et on consulta les habitants intéressés. Malheureusement, ces dernières règles ne furent pas toujours respectées et la Constituante enregistra de nombreuses réclamations. J'ai sous les yeux le texte d'un rapport émanant de la municipalité d'une commune de la Nièvre, demandant son rattachement à la Côte d'Or. Il ne fut tenu aucun compte de cette réclamation très bien rédigée, avec des arguments de bon sens qui auraient encore cours aujourd'hui.

      Ces dernières expressions géographiques vieilles de près de deux siècles n'ont pas toujours réussi à faire régner parmi les populations " l'esprit département ". On entend plutôt dire à" quelqu'un : " Je suis Normand ou je suis Bourguignon ", au lieu de: " Je suis du Calvados ou je suis de la Côte d'Or ". Ceci est vrai pour toutes les Provinces. Un originaire du Morvan dira toujours également : " Je suis Morvandiau ", au lieu de dire je suis Bourguignon ou Nivernais. Cependant, avant la Révolution, ces deux provinces se partageaient le Morvan. C'est qu'ici, " l'esprit province " est plus ancien, plus profondément ancré.

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M Joseph Bruley notre regretté Président D' honneur a marqué notre association de son empreinte. Nous vous présentons ici son 1er article écrit dans le Morvandiau de Paris en Juillet 1947. Sur notre photo il recevait les insignes de l'ordre national du mérite le 22 Novembre 1998.

 VISITE AU MUSÉE DE SAULIEU.

 Bien peu de nos compatriotes Parisiens connaissent le musée de Saulieu. C'est qu'en effet ce charmant petit musée n'a qu'une dizaine d'années d'existence. Ce furent M. Guillaume, maire de Saulieu, M. Bonnerot, bibliothécaire à la Sorbonne demeurant à Alligny-en-Morvan et M. Barbier, de Saulieu, qui décidèrent de sa fondation.

Le local fut judicieusement choisi en plein cœur de la ville, place de la Fontaine, dans un bâtiment attenant à la basilique Saint-Andoche. M. Barbier, chargé de rassembler les collections, se mit au travail sans relâche et aujourd'hui, les visiteurs sont émerveillés devant les présentations des richesses historiques de notre Morvan.

 Pour visiter le musée, il suffit de demander M. Barbier ; à Saulieu qui ne connaît pas M. Barbier ! Vous le trouverez chez lui à sa boutique d'ébéniste ou à la basilique Saint-Andoche où il tient les emplois de sacristain et de conservateur du " trésor ". M. Barbier vous proposera d'abord la visite de la basilique, suivez-le, vous ne le regretterez pas. Que dire de ce trésor historique ? Tous les compatriotes le connaissent déjà. Vous reverrez avec plaisir les célèbres chapiteaux, le tombeau de Saint-Andoche, les reliquaires, le fameux " Missel de Charlemagne " et mille autres détails que M. Barbier, guide érudit, vous expliquera avec une verve toute Morvandelle agrémentée, comme il se doit, d'un peu de sel Bourguignon.
Cette intéressante visite terminée, sans sortir de l'enceinte de l'église, votre guide vous introduira dans le musée. Vous traverserez une petite cour où vous pourrez voir de nombreuses stèles et sarcophages gallo-romains et vous pénétrerez dans le musée par un petit escalier de pierre. Dans les deux salles du rez-de-chaussée vous pourrez admirer notamment une belle vitrine d'art religieux, une collection de bonnets (coiffes) du Morvan, les outils artisanaux et ustensiles ménagers utilisés par nos ancêtres Morvandiaux. Au premier étage, vous verrez notamment, des collections d'armes, de costumes, de monnaies anciennes, etc. Ainsi qu'une salle réservée au sculpteur animalier Pompon, originaire de Saulieu. Vous verrez également un métier à tisser à bras, don de M. François Bailly, d'Alligny-en-Morvan ; métier que nous avons vu nous-mêmes fonctionner il y a une trentaine d'années. M. François Bailly tissait de la toile pour draps de lit. " Je prenais dix sous du mètre à mes clients " disait dernièrement M. Bailly ! Heureux temps !
Compatriotes qui disposez de quelques heures d'arrêt à Saulieu, consacrez-les à la visite du musée, le temps vous paraîtra court et vous repartirez enchantés.

 

Joseph Bruley.

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