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Le folklore, en éliminant bien
sûr toute consonance péjorative qualifiant parfois
de " folkloriques " des situations pittoresques et
dénuées de sérieux, désigne étymologiquement
la science des traditions, usages, croyances, légendes
, chansons, littératures populaires. C'est en quelque
sorte la vie du peuple qui est retracée dans cette démarche,
dans ces études , dans le terme même de folklore
ou plutôt traditions populaires. De nos jours cependant,
ces traditions populaires semblent réduites aux seuls
spectacles, danses où sur une estrade de plein air des
groupes d'hommes et de femmes de tous âges s'adonnent à
leur plaisir de la danse et de la musique revêtus des costumes
d'époque. Il s'agit de dépasser cet aspect actuel
du folklore pour en retrouver les racines et rappeler l'importance
que pouvait avoir, pour nos anciens, la musique et la chanson
à une période où les moyens modernes de
diffusion musicale n'existaient pas, et où à la
solitude de " l'homme marchant " ( le walk-man) avec
ses écouteurs l'isolant du monde était préférée
la sociabilité de veillées où toute la population
du village se retrouvait pour se divertir et s'évader
d'un quotidien répétitif et rude. Je limiterai mon
propos dans le temps et dans l'espace ; dans le temps en évoquant
la vie de paysans du XIXème et début du XXème
siècles ; dans l'espace , en prenant l'exemple d'une région
qui nous est chère, le Morvan, mais dont l'évocation
pourrait être aisément transposée dans d'autres
contrées, notamment de pays et territoires de langue d'oïl.
Si actuellement dans le Morvan l'élevage de viande charolaise
constitue l'activité première des agriculteurs
restés au pays, pendant les deux siècles précédents
les exploitations agricoles avaient un caractère différent.
Il s'agissait de petites exploitations, les champs étaient
clos de haies vives, la production était diversifiée,
essentiellement pour l'alimentation de la famille et quelques
ventes de bovins et porcins ; l'outillage était rudimentaire,
deux bufs et un âne étaient les ancêtres
de nos tracteurs modernes, certainement sur dimensionnés
et sur puissants. La vie de tous les jours, au XIX ème
siècle et avant 1950 était rude, difficile, pauvre
; certains devaient s'expatrier une partie de l'année,
les femmes pour devenir nourrices d'enfants de la bourgeoisie
parisienne ; les hommes pour être " galvachers ",
c'est à dire transporteurs de bois sur leurs chariots
tirés par leurs bufs en parcourant de nombreux kilomètres
; c'est par cette ouverture obligée sur l'extérieur
que quelque argent permettait d'entretenir les maisons, voire
de les reconstruire. Les paysans qui restaient sur place avaient
peu de distractions, pas de moyen de transport pour s'extraire
de leur village ou hameau, aussi aimaient-ils se retrouver ensemble,
pour des veillées, des soirées, des " piqueries
" pour reprendre un terme local désignant des soirées
dansantes, où chants, danses et musique leur donnaient
une joie de vivre et le plaisir d'être ensemble, et démontrant
par là qu'au delà d'une situation sociale miséreuse
nos anciens savaient se retrouver pour
ressentir le bonheur de la vraie vie communautaire. Soulignons
qu' à cette époque, lors de ces veillées,
qui débutaient lorsque les dernières semailles
étaient effectuées, vers la Saint-Martin, aux premiers
jours de novembre, il n'y avait pas de " ségrégation
" entre les générations. La musique, la danse,
la chanson concernaient toute la population, toutes les familles,
jeunes et vieux réunis par un même désir
de se retrouver, de faire la fête ensemble, dans la simplicité
des gens pauvres. Soulignons aussi que musiciens, danseurs, conteurs,
chanteurs, étaient des habitants du pays ; pas question
de faire venir des artistes qu'il aurait fallu payer, ( avec
quel argent d'ailleurs ?) ; c'était un temps où
l'on pouvait vivre, s'amuser, sans faire référence
à l'argent. Si aujourd'hui les moyens de communication
permettent de connaître le monde, on n'en fréquente
pas pour autant son voisin de palier ; autrefois on ne connaissait
pas le monde mais on croisait tous les jours son voisin de la
ferme d'à côté, on s'entraidait, on savait
s'apprécier
et parfois aussi se détester,
mais on avait avec l'autre une relation forte. A cette époque
le folklore n'existait pas, c'était tout simplement la
vie de tous les jours avec ses difficultés, ses aléas,
sa pauvreté, mais aussi sa fraternité, ses petites
joies et ses petits bonheurs qui étaient retracés
dans les chants et les musiques. Pour ressentir ces moments d'allégresse
il importe de nous transporter dans la pensée et le son
à cette époque . Malheureusement l'écrit
ne permet pas de profiter de tout le plaisir auditif ressenti
à l'écoute de nos musiques traditionnelles. Mais
fort heureusement beaucoup d'entre nous les connaissent . Rappelons
les principales danses de nos campagnes avant d'évoquer,
grâce aux recherches d'Achille MILLIEN, les contenus des
chansons déclamées lors des veillées.
La danse était pour nos anciens morvandiaux un moment
fort de détente et d'amusement. Les uns se mettaient aux
instruments, les autres invitaient les femmes à tourner,
valser, virevolter dans la maisons ou dans la salle commune ;
c'étaient pour eux aussi des instants où la séduction
pouvait faire son uvre, et de nombreux mariages naquirent
de ces veillées où les barrières morales
s'estompaient, où les préceptes édictés
par une religion prégnante étaient pour un temps
oubliés. Les musiciens ignoraient tout du solfège
et de ses subtilités, ne sachant ni lire, ni écrire
ils ne pouvaient, pour la plupart, déchiffrer la moindre
partition ; et pourtant ils jouaient l'un de l'accordéon,
l'autre de la vielle, le dernier de la cornemuse, les trois instruments
majeurs de la musique rurale. Et que jouaient-ils pour faire
danser leurs amis ? D'abord la bourrée
La bourrée
est une des plus anciennes danses de France ; elle coïnciderait
avec l'arrivée des Celtes sur le continent européen
et s'est développée dans les pays de montagnes
arides et pauvres comme en Limousin, en Auvergne en Bourbonnais
et en Morvan. Cette danse est voisine de la " gig "
écossaise, on la retrouve dans beaucoup de pays d'Europe.
Certains auteurs trouvent une origine religieuse à cette
danse, qui serait une survivance des rythmes sacrés de
l'antique Hellade, au centre de la Grèce. Le nom de cette
danse, la bourrée vient du mot " bourrer " qui
est un mouvement en avant saccadé rapide et court ; comme
le fait un bélier dans un troupeau lorsqu'il charge la
tête baissée en avant et que les bergers disent
" attention il bourre ". Dans cette danse à
trois temps, l'homme va au-devant de la femme qui à la
fois l'évite et l'invite ; l'homme avance ensuite et frappe
du talon (les danseurs portaient des sabots de bois qui pouvaient
gêner mais qui contribuaient à marquer le rythme
de la danse). La bourrée constitue une gestuelle de la
séduction ; le couple se fait face, se rejoint, puis recule,
se fuit, puis se prend les mains comme pour montrer une attirance
réciproque. Bien qu'implantée dans les campagnes,
la bourrée eut ses heures de gloire à la cour de
France où elle fut la danse préférée
de Marguerite de Valois qui l'introduisit en 1565 pour remplacer
les danses telles le menuet où l'on marchait plutôt
qu'on ne dansait.
En 1852, dans le journal " L'illustration ", George
Sand ajoute :
" La danse est uniformément l'antique bourrée,
à quatre, à six ou à huit. C'est un mouvement
doux chez les femmes, accentué chez les hommes, très
monotone, toujours en avant et en arrière, entrecoupé
d'une sorte de chassez-croisé. C'est quasi impossible
à danser, si l'on n'est pas né ou transplanté
depuis longtemps en Berry. La difficulté, dont on ne se
rend pas compte d'abord, vient du sans-gêne des ménétriers,
qui vous volent, quand il leur plaît, une demi mesure ;
lors il faut reprendre le pas en l'air pour rattraper la mesure.
Les paysans le font instinctivement et sans jamais se dérouter.
"
George Sand, dans " Le meunier d'Angibault ", nous
décrit les berrichons dansant la bourrée :
"
Aucun peuple ne danse avec plus de gravité et de passion
en même temps. A les voir avancer et reculer à la
bourrée, si mollement et si régulièrement
que leurs quadrilles serrés ressemblent au balancier d'une
horloge, on ne devinerait guère le plaisir que leur procure
cet exercice monotone, et on soupçonnerait encore moins
la difficulté de saisir ce rythme élémentaire
que chaque pas et chaque attitude du corps doivent marquer avec
une précision rigoureuse, tandis qu'une grande sobriété
de mouvements et une langueur apparente doivent, pour atteindre
à la perfection, en dissimuler entièrement le travail.
Mais quand on a passé quelque temps à les examiner,
on s'étonne de leur infatigable ténacité,
on apprécie l'espèce de grâce molle et naïve
qui les préserve de la lassitude, et, pour peu qu'on observe
les mêmes personnages dansant dix ou douze heures de suite
sans courbature, on peut croire qu'ils ont été
piqués de la tarentule, ou constater qu'ils aiment la
danse avec fureur. De temps en temps, la joie intérieure
des jeunes gens se trahit par un cri particulier qu'ils exhalent
sans que leur physionomie perde son imperturbable sérieux,
et, par moments, en frappant du pied avec force, ils bondissent
comme des taureaux pour retomber avec une souplesse nonchalante
et reprendre leur balancement flegmatique. Le caractère
berrichon est tout entier dans cette danse. Quant aux femmes,
elles doivent invariablement glisser terre à terre en
rasant le sol, ce qui exige plus de légèreté
qu'on ne pense, et leurs grâces sont d'une chasteté
rigide. "
La seconde danse pratiquée par nos anciens s'appelait
le branle dont l'origine remonte au XV ème siècle.
Ne voyons pas dans cette dénomination une quelconque connotation
libidineuse. Cette danse porte ce nom car on l'exécute
"en branlant un pied sur l'autre''. C'est une danse de groupe.
Les danseurs se mettent en ronde ou en chaîne (selon le
type de branle). Des auteurs tel que Pierre Attaignant ont permis
de garder la trace de nombreux branles et cela dès 1530.
Cette danse, réputée même au-delà
des frontières (Italie, Angleterre) disparaît des
cours à la fin du XVII ème siècle mais demeure
dans les campagnes. Dans le Morvan, le branle s'exécute
sur un rythme à deux temps ; les danseurs et danseuses
se font vis à vis et sont disposés en carré
par groupe de quatre. Pendant les seize premières mesures,
les danseurs dansent sur place les pas de la polka ; la seconde
phase de la danse, pendant les seize mesures suivantes, les danseurs
et danseuses se déplacent en diagonale et se croisent
au centre du carré avant de revenir à leur emplacement
initial. Un des branles les plus connus s'intitule " Le
branle des vieux " dont la dénomination, si elle
peut prêter à sourire, montre qu'il n'y avait pas
de fossés entre générations et que jeunes
et vieux se réunissaient dans un même plaisir d'être
ensemble pour danser et chanter. La lenteur et la tristesse de
cette danse permettait aux personnes âgées de se
mêler à la danse sans efforts physiques démesurés
; certains y trouvent quelques similitudes avec des musiques
du Moyen Âge.
La polka danse pratiquée dans nos campagnes a été
importée de Bohême à Paris en 1844 ; dès
l'année suivante elle fut dansée en Morvan. La
rapidité de cette diffusion d'une danse étrangère,
s'explique par les relations étroites établies
entre certains morvandiaux, les flotteurs de bois, et Paris.
Au XIXème siècle, en effet, la ville de Paris était
alimentée en bois de chauffage par les arbres du Morvan
qui, flottant en " trains de bûches " sur l'Yonne,
rejoignaient la Seine et la Capitale. Ces trains de bûches
étaient accompagnés et dirigés par des "
flotteurs " morvandiaux. Ceux ci, de retour au pays ont
apporté " les nouveautés " parisiennes,
dont la polka. Il s'agit d'une danse à deux temps qui
se compose de trois pas suivis d'un arrêt ; cette particularité
provient dune adaptation française de la danse originale
; des musiciens morvandiaux ont ensuite créés des
polkas locales. La mazurka, également danse d'origine
polonaise, s'est implantée en France au cours du XIXème
siècle. C'est une danse à trois temps dans laquelle
les danseurs tournent sur eux-mêmes. Parmi les danses dérivées
de la mazurka figurent la java, réservée aux "
bals musettes " et la varsovienne, apportée dans
le Morvan par des " grognards " de Napoléon
de la " Grande Armée ", dont faisaient partie
un certain nombre de morvandiaux. La scottisch est une troisième
danse importée, provenant, comme son nom l'indique d'Ecosse.
C'est une danse à quatre temps avec des " pas sautés
" qui exigent des danseurs et danseuses une certaine forme
physique. L'une d'elles, la " Scottish du Tienne de la Barrée
" est dédiée au " Tienne de la Barrée
" de son vrai nom Etienne BONNOT né à Marault,
dans l'Yonne, le 20 décembre 1866, et décédé
le 4 novembre 1952 à Arleuf, commune située à
dix kilomètres de Château-Chinon. Son surnom vient
du sobriquet de sa mère " La Barrée "
en raison des tabliers rayés qu'elle portait constamment.
Le " Tienne de la Barrée ", qui divorça
en 1904, situation rare pour l'époque, était propriétaire
d'un " bal parquet ". Pendant les hivers, le Tienne
animait des veillées à l'aide de sa vielle et fut
un musicien réputé dans le Morvan et même
à Paris où il a joué, dans les années
1920, dans les bals de la rue de Lappe.
Bien sûr la valse figure aussi parmi les danses les plus
pratiquées . Elle inspira nombre de musiciens morvandiaux,
qui rappelons le, ignoraient pour la plupart la musique "
académique ", jouant et composant uniquement d'oreille.
La marche en général terminait les danses dans
un joyeux regroupement de tous les acteurs ; lors de ces marches
finales les danseurs saluent l'assistance de leur chapeaux, couvre-chef
indispensable au danseur car il permet , en fin de chaque danse,
de saluer sa ou ses partenaires féminines et de les "
bicher " sur les deux joues.
A côté de ces moments d'intense activité
physique, même après de dures journées de
labeur, l'un d'entre eux, soit véritablement amateur de
chansons, soit véritable " ménétrier
" (successeur des ménestrels du Moyen-Age) entonnait
des chants dont les caractéristiques méritent de
s'y attarder car ils retracent, mieux que toute recherche historique,
la vie de nos ancêtres paysans. Ces chants évoquent
les métiers, la vie militaire, l'amour, le mariage, la
gaudriole grivoise, la révolte, et même l'anticléricalisme.
Nous devons à un amoureux de sa région, Achille
MILLIEN, des recherches et des collectes en profondeur des chants,
musiques contes véhiculés oralement par nos ancêtres.
Dans une somme riche de sept volumes, Achille MILLIEN a retracé
toutes ces richesses de notre terroir, en collectant à
la fin du XIXème et au début du XX ème siècles
des chansons auprès de ceux qui les chantaient à
l'époque. Dans la publication en sept volumes des "
Chansons populaires du Nivernais et du Morvan ", due à
l'heureuse initiative du Conseil général de la
Nièvre il est écrit, à propos d'Achille
MILLIEN :
" Pendant
une vingtaine d'années ( de 1877 à 1895), Achille
Millien a parcouru tout le Nivernais à la recherche de
son folklore
Quelles circonstances ont fait que Millien
ait réuni tant de matériaux ?
En France c'est
le poète Gérard de Nerval qui, le premier, a fait
découvrir la valeur poétique de nos chansons populaires
par un article publié d'abord en 1842 dans la revue littéraire
" La Sylphide ", repris ensuite par diverses revues
et inclus en 1854 dans son recueil de nouvelles " Les filles
du feu "
Il est le premier à ne donner que des
chansons populaires et à dire où il faut les chercher.
Nerval a donné une version de la célèbre
complainte de " Jean Renaud " à propos de laquelle
Millien nous dit :
" Cette chanson est une de celles que je retrouve toujours
présentes dans mes souvenirs d'enfance. Il y avait alors
dans notre voisinage une bonne vieille femme que ma mère
allait voir quelquefois
Lorsqu'elle avait dit " Jean
Renaud " je prenais ma mère par la main et tout bas
: " Allons nous en parce que j'ai envie de pleurer ".
A l'époque où il publiait ses première
poésies, Millien n'était pas loin de penser : "
Nos chansons, en effet, se présentent avec une apparence
inculte, un aspect grossier qui semblent d'abord étrangement
choquants. Je dois avouer que je n'échappai pas toujours
à cette fâcheuse impression. J'étais , dès
l'enfance, touché, séduit par le " je ne sais
quoi " de sincère, d'ému, de pénétrant
qui se dégage des chants populaires ; mais j'aimais mieux
les entendre que les lire. "
C'est le poète d'origine estonienne Jégor von Sibers
qui lui fit comprendre, lors d'une rencontre au printemps de
1870, que nos chansons populaires françaises n'étaient
pas moins belles que les ballades estoniennes ou allemandes.
Il a alors compris que, malgré leurs imperfections quant
à la rime, la poésie ou la syntaxe, les textes
de nos chansons ne manquent pas de charme. Depuis son enfance
il apprécie les mélodies sur lesquelles on les
chante. Il lui reste à trouver quelqu'un qui ait une compétence
suffisante pour noter celles-ci. En 1877 le violoniste J-G Pénavaire
accepte de se charger de cette tâche délicate. Millien
décrit ainsi leur collaboration :
"
Dans le cours de l'année, j'explorais quatre ou cinq cantons
de notre province, écrivant les textes, puis , les vacances
venues, je repartais avec Pénavaire, retrouvais mes chanteurs,
et l'habile musicien pouvait, en quelques jours, noter tous les
airs des chansons, dont j'avais, au préalable, et au prix
de longues semaines, recueilli les paroles. "
..Le médiéviste Gaston Paris définit, dans
un article intitulé " De l'étude de la poésie
populaire en France " la tâche du collecteur :
" Dans l'état actuel de la science voici ce qu'on
a le droit de demander aux éditeurs de chansons populaires
: d'abord une fidélité scrupuleuse ; non seulement
il n'est jamais permis de modifier les textes qu'on recueille,
mais il ne faut pas suppléer des lacunes faciles à
combler sans en avertir le lecteur, et il n'est même pas
admissible de refaire une chanson à l'aide de plusieurs
versions. En second lieu, on doit donner autant que possible
toutes les variantes. Troisièmement nous demanderons la
musique, c'est à dire la mélodie simplement notée,
sans accompagnement ajouté et sans aucune modification.
"
Achille Millien suit ces conseils à la lettre. Nul avant
lui n'a donné autant de variantes aux textes qu'il publiait,
nul n'a noté autant de mélodies pour une chanson.
A sa mort en 1927, Millien est loin d'avoir achevé le
plan de publication annoncé en 1906.Depuis 1910 la maladie
l'avait obligé à interrompre son uvre, aussi
lègue-t-il ses notes d'enquête aux Archives Départementales
de la Nièvre dans l'espoir que quelqu'un puisse un jour
les exploiter. C'est la tâche à laquelle Paul Delarue
s'est attaché. "
Ces
chansons de " l'ancien temps " évoquaient la
vie quotidienne de l'époque ; elles avaient trait entre
autres à l'amour, au mariage, à la vie militaire
et à ses vicissitudes, aux métiers exercés.
Au travers de quelques textes reproduits ci après nous
pourrons nous replonger dans l'atmosphère de ce temps
où les difficultés de la vie n'altéraient
pas la bonne humeur et le plaisir de se retrouver autour de chanteurs
et conteurs .
Les chansons d'amour , telles qu'elles ont été
reproduites par la collecte d'Achille Millien, reflètent
la situation de jeunes filles déchirées entre le
charme des propos ou propositions de leur galant et le respect
de la morale sociale de l'époque, qui ne trouvait de dénouement
que dans la rupture ou le mariage.
" Il est passé minuit ( Chanté à Glux
en 1887 par Charles Mazoyer né à Viéville-en-Auxois
en 1802)
-Il est passé minuit
On n'entend pas de bruit,
Mignonne, mes amours,
Dormirez vous toujours ?
Ouvrez-moi la fenêtre,
Je vous ferai connaître
Les véritables sentiments
D'un véritable amant.
-Qui est cet étourdi
Qui se sent si hardi
De troubler mon repos
La nuit mal à propos ?
J'appellerai mon père,
J'éveillerai ma mère,
Monsieur, retirez vous
Evitez le courroux.
-Calmez pour un moment
Votre ressentiment,
La belle, écoutez moi,
Je vous promets ma foi,
Vous voyez mon martyre,
Je n'ose vous le dire,
Surtout pendant le jour
Je cache mes amours.
-N'avez vous donc
point peur
D'exposer mon honneur ?
Si quelqu'un nous voyait
Qu'est ce que l'on en dirait ?
Cessez votre langage,
Point troubler l'voisinage,
On entend vos entretiens
Aussi bien que les miens.
-J'ai choisi le moment,
Mon petit cur charmant,
Pour vous entretenir
Un instant à loisir,
On a de la tendresse,
On a de la sagesse,
Ouvrez, mon petit cur,
Faites-moi cet honneur.
-Mon cher ami, bonsoir,
Juste ciel ! qu'il fait noir,
Je ne puis seulement
Vous voir un seul moment !
Mais ce qui me console :
J'entends votre parole,
Mon bonheur le plus doux,
C'est d'être auprès de vous. "
" Vers
ma maîtresse j'y suis allé, un autre amant j'y ai
trouvé ( Chanté en 1886 à Gouloux par Jacquette
Beugnon, veuve Joyeux, née à Goiuloux en 1811)
- Chantons, rions, divertissons
-nous,
Holà, n'y pensons plus à tout.
J'ai-t-allumé ma claire lanterne,
De d'puis le sois jusqu'après souper,
J'ai-t-allumé ma claire lanterne,
Vers ma maîtresse je m'suis ben allé.
-Vers ma maîtresse
je m'suis ben allé,
Un autre amant que j'y ai trouvé !
Je m'suis assoyé d'sur une chaise,
Toujours plorant, toujours languissant,
En lui disant : Charmante belle
Vous avez donc sangé d'amant ?
-Oh ! non, oh ! non,
j'n'en sangerai pas,
D'autres que vous, je n'en veux pas !
Laissez les dire, laissez les faire,
C'est des amants tous ambitieux,
Mais le plus court de notre affaire,
C'est de nous marier tous deux.
-Reviens, reviens,
ô fidèle amant,
Dedans le petit bois charmant,
Je t'ferai voir trois p'tits pas en arrière,
Un demi-tour en reculant,
Après cela, je t'ferai faire
Un petit jeu bien divertissant.
-Oh ! taise-toi, coureuse
de remparts,
Y-a bien sept ans qu'tu y -as faut de bâtards !
Avec un vieillard du village
Qu'il t'a donné un quart d'écu ;
Regarde sur ton blanc visage,
Tu le verrais binetôt cocu.
-En finissant ceux
raisons-là
Ils se sont happés au collet ;
Ils ont déchiré leurs coiffures,
Tout aussitôt leurs blancs mouchoirs,
Ils s'y sont fait bien des blessures
Que tout le monde les allait voir. "
Les
chansons traduisaient également les drames des amours
impossibles du fait de différences de classes sociales
qui étaient encore prégnantes en cette fin du XIXème
siècle.
" Le garçon pauvre et la fille d'un grand parti (
Chantée en 1878 à Beaumont-la-Ferrière)
-La nuit dernière
j'ai bien songé,
La belle, que nous étions ensemble,
Dans un beau lit couvert de fleurs,
Ma douce amie, mon tendre cur.
-Oh ! va galant, si
tu l'as songé,
Avec le temps, ça s'peut bien être !
Parle-n-en donc à mes parents,
Demand' leur donc leur consent'ment.
-Mais à ton
père j'en ai parlé,
A ton père, aussi à ta mère,
Ils m'ont rendu bien mécontent,
C'est d'pas avoir leur consent'ment.
-Tu es un'fill' de
grand parti,
Et même d'un bel apparentage,
Et moi, garçon de pauvreté ",
Toujours j'n'osais m'y présenter.
-D'un grand parti
je ne suis pas,
Ni même d'un bel apparentage !
Mais j'aimerais mieux toujours mourir
Qu'à ma maîtresse désobéir.
-La lune à
perdra sa clarté
Et les étoiles la lumière,
La lune a changera d'hauteur
Quand j'aurai d'autres serviteurs. "
Les mariages
sont l'occasion de grandes fêtes réunissant, nombreux
famille et amis. Des chansons retracent par le menu l'ordonnancement
de ces festivités. Achille Millien a décrit précisément
une noce à Saint-Honoré les Bains en 1885 :
" La veille du mariage, la fête commençait.
Le soir, les garçons rassemblés par le flûteux
s'en allaient avec le marié à la porte de sa promise.
La porte était fermée. A l'intérieur, des
jeunes filles et quelques madrées commères se tenaient
prêtes à répondre aux arrivants. Les "
ziolées " commençaient. Pour se faire ouvrir
les garçons chantaient : " ouvrez, ouvrez la porte
" La chanson finie on les faisait entrer. La future mariée
était cachée. Les garçons la cherchaient,
mais pas le futur marié. ..Quand on lui présentait
la future mariée, il la reconnaissait, la prenait par
la main et la menait danser. C'est alors qu'on amenait le gâteau
et on dansait toute la nuit.
La " rôtie " se faisait avec une dizaine de litre
de vin sucré. Un garçon tenait à la main
un torchon noirci de fumée qu'il passait sur la figure
des mariés qui devaient trinquer.
A Saint-Honoré et à Préporché, les
garçons portaient dans leurs poches des bouteilles de
vin destinées à être bues au sortir de l'Eglise.
0 Onlay et à Villapourçon on dressait devant l'Eglise
une table où l'on servait le vin et on cassait les bouteilles
vides.
Sur le passage des mariés il se trouvait soit une quenouille,
en signe de compliment pour la mariée bonne ouvrière,
soit un balais, grave insulte pour elle, jugée dans ce
cas plutôt digne d'une " fessée " que
mariée.
En entrant dans la maison, les mariés reçoivent
de leurs parents une pluie de chenevis ou de froment sur la tête
pour leur porter bonheur.
La jeune mariée était parfois ceinte d'osier pour
qu'elle n'ait pas trop d'enfants.
Pour éviter les maléfices des sorciers, les mariés
devaient avoir, à leur insu, quelque chose de travers
dans leur toilette. "
Les mariages ne se
déroulaient pas toujours sous les meilleurs cieux, ainsi
que le relate la chanson suivante :
" Quand on marie les filles ( Chantée en 1887 à
la Charité sur Louire par Eugénie Perroy née
en 1868)
Quand on marie ceux filles,
Vrai Dieu ! quel tourment !
On les mène à la messe
Accompagnées d'yeu cher amant.
La mariée dans
la chorte ( " la charrette ")
Qui va toujours pleurant,
Sa mère qu'est par derrière
Va la reconsolant.
Ne pleure donc point
, ma fille,
Tu chagrin' nos parents !
Moi, quand j'ai pris ton père,
J'allais toujours chantant.
Quand vous avez pris
mon père,
Il avait del 'argent,
Mais vous m'en donnez un
Qu'a pas cinq sous vaillants. "
Les
chansons concernant la vie militaire sont très présentes
dans les préoccupations des gens de la campagne; ses conséquences
sur l'absence, la séparation d'avec les parents, d'avec
la fiancée ou l'épouse, d'avec les enfants se traduisent
dans la tristesse et l'émotion des chansons. De plus le
tirage au sort, encore en vigueur à l'époque, est
retracé dans certaines complaintes où toute l'injustice
de ce processus rejaillit dans une révolte sous-jacente.
" L'amant qui s'en va dans les Flandres ( Chantée
en 1884 à Saint-Saulge)
Je n'avais qu'un très
cher amant,
Le voilà qui s'engage,
La nation me l'a-t-emmené,
Lui a fait perdre ses amours ;
Ah ! il s'en va, mon, amant,
De grands pas dans la Flandre.
Mon cher amant, si
tu t'en vas,
Ne vers' pas tant de larmes !
J'ai bien encor pour te soulager
Plus de cinq cent mill'pistoles,
Pour soulager ton cur enflammé,
Celui-là que mon cur aime.
Montons-y donc, mon
très cher amant,
Dans ma plus haute chambre,
Nous passerons un doux quart d'heure,
Un moment de réjouissance ;
Oh ! nous ferons tous nos adieux,
Nos amours les plus tendres !
Le doux quart d'heure
n'fut point passé,
N'y-a donc plus de retraite !
Oh ! j'entends le tambour qui bat,
La musett'qui nous appelle ;
Faut dire adieu à tous nos parents,
Aussi à nos maîtresses.
Hélas !grand
Dieu, que j'ai de malheur,
Y-a trop de filles en France !
Après les avoir bien aimées,
En voilà la récompense !
Ah ! il s'en va, s'en va mon amant,
A grands pas dans les Flandres. "
" Quand les conscrits
partiront ( Chantée en 1878 à Montifaut par Pierre
Charlot né à Héry en 1844)
Le maire et le sous-préfe
Ce sont deux jolis cadets.
Ils nous font tirer au sort,
Tirer au sort, tirer au sort,
Ils nous font tirer au sort,
Pour nous conduire à la mort.
Quand les conscrits
partiront
Tout' les filles a pleureront !
Al pleureront leurs amants,
Leurs amants, leurs amants,
Al pleureront leurs amants,
Qui s'en vont au régiment.
Cher papa et chère
maman,
Ah ! ne pleurez donc pas tant !
Nous écrirons d'temps en temps,
De temps en temps, de temps en temps,
Nous écrirons d'temps en temps,
Vous nous enverrez d'l'argent !
Que j'aurai donc de
bonheur
De servir le roi d'honneur !
Je port'rai de beaux habits,
De beaux habits, de beaux habits,
Je port'rai de beaux habits,
Ma giberne et mon fusil.
Quand mon temsp sera
fini
Je reviendrai au pays. "
" Le remplacement
impossible ( Chantée en 1877 à Beaumont-la-Ferrière
par Marie Moreau née à Prémery en 1817)
Je viens te faire
mes tristes adieux,
Les larm'aux yeux, ma Rosalie,
Pour l'Amé&rique j'ai tiré,
Au triste sort je suis tombé,
Cela me causera ma mort,
En regrettant ma Rosalie.
Mon cher amant, que
m'dis-tu là ?
En as tu parlé à mon père ?
Mon papa a beaucoup d'argent,
Pourra t'avoir un remplaçant !
Quoi qu'il en coûte beaucoup d'argent,
On peut rien faire sans qu'il en coûte !
Ma Rosalie, ma bien-aimée,
J'en parlerai à mon capitaine.
Mon capitaine, mon commandant,
Pourriez-vous m'faire un remplaçant ?
Quoi qu'il en coûte beaucoup d'argent,
Je sacrifierai ma fortune !
Non, non, la loi ne
permet pas
De réformer de si beaux hommes !
Dedans Paris, dedans Lyon,
Dedans Bordeaux, les environs,
Parmi les plain' et les vallons,
On n'en peut pas trouver d'ta taille !
Mon cher amant, si
tu t'en vas,
Je me mettrai aux religieuses,
Religieuse dans un couvent,
Marquée de noir, marquée de blanc,
Je prierai Dieu pour mon amant
Et j'en serai la bienheureuse.
Ma bonne-amie, si
je m'en vas,
Je t'écrierai une lettre.
Reçois ma lettre, ma Rosalie,
Reçois la bien avec douceur,
Ca te fera verser des pleurs,
Ca f'ra honneur à la famille. "
"
Le conscrit de Villapourçon " fut chanté "
a capella " par Josette FEDERSPIELD en patois morvandiau
dans un disque édité par l'association " Lai
Pouèlée " et dont le texte en patois a été
transcrit par " Mémoires Vives " . Cette chanson
retrace une lettre à ses parents d'un conscrit originaire
de Villapourçon, village du sud du Morvan. On retrouve
dans ces paroles les us et coutumes de ce temps lorsque dans
les premières paroles le soldat dit : " Je vais t'écrire
mon cher père pour te tranquilliser et aussi ma chère
mère " On y voit l'importance du père véritable
chef de famille. Il souligne sa tristesse d'avoir quitté
ceux qu'il aime, sa famille. Il décrit sa vie militaire
en parlant de l'artillerie composée de chevaux et de canons
qu'on appelle une batterie. Il indique se trouver en Tunisie
avec son cousin qui s'ennuie de " sa Louison " et "
en cassant la gueule à l'ennemi, ils sont pires que des
enragés ". Il regrette de n'avoir pas écrit
plus souvent, mais à la guerre il n'a pas toujours le
temps, " il faut se tenir droit comme des cierges, dans
les rangs " Il dit être maigre comme un hareng. Il
décrit le pays, la Tunisie, avec les maisons en torchis
recouvertes de fer blanc ; il termine sa lettre par la tristesse
de ne jamais revoir ses parents. Dans la même chanson il
y a la réponse du père, qui dit avoir lu sa lettre
à ses camarades qui ont tous pleuré, car sa lettre
était touchante. Il le félicite de s'être
bien battu ; puis il donne des nouvelles de la ferme et de la
famille. Le frère écrit aussi et dit qu'il va se
marier avec une fille " pas bien jolie mais qui a du bien
" ; il conclut en disant qu'il aurait bien mieux aimé
le bien que la femme
mais pour avoir le bien il fallait
prendre le tout !!
" Y vâs
t'écrire mon cher père
Yo por te tranquilliser
Et pié auchi mai chère mère
Et mon por vieux frère Jouset
Dâpeu qui n'sont dans lai guerre
Yé chi s'maines yo bin du temps,
De quitter tout ch'ti qu'on aime
Y'en ai le cur bin doulent
Sais-tu bin qu'on
qu'iot qu'artillerie
Yo das chouaux et das cainon
On aippeule aine batterie
Das r'effuts et das caissons.
Nonde diée de lai mitraille
Yo du far en p'sots mouciaux
Chit'nout vio l'zor d'lai bataille
Tot qu'ment çai nous pieut chu l'dos
Dâpeu qui n'sont
dans lai T'nisie
Tos le zors y manoeuvrons,
Yo l'cousin Dodi qu's'ennuie
Ol o trop loin de sai Louison
Dans c'te bondié d'artillerie
Y'é point d'auchi rude métier
Y n'cassons lai gueule au l'ennemi
Zeurons pis qu'das enraizés
Ai nous ont boutlés
dans aine sarotte
Qu'on n'y vio d'chu âtounant
Lai tempête sortot p'las portes,
Nous emportot pu raide que l'vent
Y ont reu peu tot l'long d'lai route,
On n'y viot que d'lai feumée
Y ont reu du bonheur sons doute
Que l'tounare nous usse pas breulés
Yéras bin dû
mon cher père
T'aicrire depé bin longtemps
Mais t'sais bin qu'on qu'iot qu'lai guerre
On n'ai pas tozors bin l'temps
Faut s'teni dret qu'ment des ciarges
Quand y n'sont déchu las rangs
Yai l'vente piai coumme une peunaille
Y seu coumme aine hairang
Dans c'pays lai cher
père
Yé ren que feut bin âtounant
Las maïons sont en torée
Et r'couvries por du far bianc
Y n'vouait pu s'lever lai leune
Ni l'soulai dans l'mouinme endrait
Or aidieu don cher père et mère
Jaimas d'lai vie n'vous revouai
Réponse du
père :
Tai lettre no o bin
parvenie
Y en ont le coeur bin joyeux,
Tot tas camarades l'ont lie,
Aitot das pieures pien las yeux
Cré tounâre qu'alla o teuçante !
Coument qu'vos s'êtes tos bin battus
Hola ! qu'tai mère o don contente,
Elle dit bin qu't'y retornerée pu.
Y ont trouqué
nout' viéle ânesse
Aitout l'bouri du père Lucas
Y'ont fé dire eune grand'messe
Ai ton por vieux onque Thoumas
Totes las gnieux on entendot
Dechu las écuries d'nos svaux
Esch'tur y n'dremons bin en repos
Les deux mots du frère:
Mon cher frère
y me mairie
Aitout lai feille du père Lauming
T'sais qu'alla n'o pas bin zoulie
Mais ces gensses-lai ont du bon bing.
Y ont calculé nous effère,
Las vieux n'devront pas un sou,
Y aimerai bin mieux l'bing qu'lai gâtière
Mâ p'l'aivouair faut prendre le tout. "
" L'engagé
au régiment " . Cette chanson collectée à
Planchez en 1887 par Achille Millien retrace le désarroi
d'un engagé par dépit amoureux, qui va jusqu'au
bout de son échec en allant à la mort.
" Je me suis engagé,
pour l'amour d'une fille,
C'était un anneau d'or, que j'voulais lui donner,
La belle a refusé, je me suis engagé.
En mon chemin faisant,
j'rencontre mon capitaine,
Mon capitaine me dit : " où vas-tu mon ami ?
-Je pars à Besançon, rejoindre mon bataillon. "
Mon capitaine me dit
: " S'ras-tu bon militaire ?
-Je mets mon sabre en bras,
Le lebel à la main, je me défendrai bien "
Au premier coup tirant,
je tue mon capitaine,
Mon capitaine est mort, et moi je suis vivant,
Peut-être qu'avant trois jours, ce sera mon tour ?
Ils m'ont pris, m'ont
em'nés, dans une forteresse,
Ils m'ont bandé les yeux avec un mouchoir bleu,
Dans un beua régiment, engagé pour longtemps.
Filles de mon pays,
dîtes le pas à ma mère,
Elle qui a tant pleuré, quand j'me suis engagé,
N'aura pas le bonheur, de voir mourir mon cur. "
Les
chansons lié aux métiers traduisent mieux que toutes
autres la vie quotidienne de nos anciens. On y trouve, comme
pour les chansons militaires, la tristesse des départs,
soit pour des compagnons, soit pour les flotteurs de bois, soit
pour les galvachers ; on y voit aussi décrit les travaux
agraires, les travaux des bûcherons ou ceux des sabotiers.
Ces chansons nous font revivre un temps de notre passé
qui a construit notre histoire.
" Partons chers compagnons ( chantée en 1881 à
Beaumont-la-Ferrière par Pierre Bourdier né en
1827)
Julien Tiersot écrit en 1829 dans son " Histoire
de la chanson populaire en France " :
" C'est la chanson traditionnelle qu'on chante au départ
des apprentis pour le tour de France. Naguère encore on
pouvait l'entendre sur les grandes routes ou dans les faubourgs
des villes, dite par les ouvriers qui, disposés sur deux
rangs, parés de leurs habits de cérémonie
et portant la canne symbolique ornée de larges touffes
de rubans, chantaient ainsi, s'adressant aux voyageurs, sur un
air singulièrement plaintif " :
Partons, chers compagnons,
Le devoir nous l'ordonne ;
Voici le vrai moment
Qu'il nous faut battre aux champs,
L'hiver est écoulé,
La neige et la froidure :
On voit dès à présent
Revenir le printemps.
Le sac dessus le dos,
L'on m'y fait la conduite,
Le long de mon chemin,
Mais marchant le grand train,
L'on entend les oiseaux
Qui dis' dans leur langage :
Oh ! qu'il y a du plaisir
D'les entendre partir.
Yallons faire nos
adieux
A nos jolies maitresses ;
Après nous leur dirons :
C'est demain qu'nous partons.
Cher amant, tu t'en vas !
Oh ! tu m'y laiss', tu m'abandonnes,
Enceinte d'un enfant ;
Mon petit cur s'en va mourant.
Ne dites rien, ma
mie,
R'console-toi, ma blonde,
Je reviendrai-z-un jour
Accomplir nos amours.
Mais tu t'en vas là-bas
Au vers des autres blondes ;
Un'fill'sera ton choix,
Tu n'penseras plus à moi ! "
" Le pauvre laboureur
( Chantée en 1884 à Cuffy par Gilbert Guillemin
né en 1827)
Qui veut savoir la
vie
Du pauvre laboureur ?
Le jour de sa naissance,
Qu'il a donc du malheur.
Qu'il pleuv' qu'il neig' qu'il vente,
Orage ou mauvais temps,
On voit toujours sans cesse
Le laboureur aux champs.
Ce pauvre laboureur,
On l'appelle bon vivant,
Tout habillé de toile
Comme un moulin à vent.
On y fait fair' des guêtres
A l'éta t d'son métier,
Ca n'empêch' pas la terre
D'entrer dans ses souliers.
Ce pauvre laboureur
Qu'il a donc des enfants !
Les mène à la charrue
Depuis l'âge de dix ans.
Touchons, piquons sans cesse,
Nous impatientons pas,
J'en sortirons peut être
De dans ce mauvais pas.
Qui qu'a composé
la chanson ?
C'est un garçon boyer,
Assis sur sa charrette,
Il l'a faite et composée.
Piquons donc la Berlette, ( nom de sa vache)
Nous impatientons pas,
J'en sortirons paut être
De dans ce mauvais pas. "
" Les scieurs
de long ".
Cette chanson qui date de 1878 fut encore chantée au milieu
du XX ème siècle du côté d'Ouroux-en-Morvan
par Joseph GUYOLOT . Elle retrace un métier aujourd'hui
disparu, celui de scieur de long. Le scieur de long était
debout sur la bille de bois à scier, celle ci posée
sur un trépied adapté qui permettait à l'ouvrier
d'être surélevé et d'utiliser verticalement
une scie de grande dimension. Dans la chanson, Joseph imitait,
dans le refrain, le bruit de la scie.
" Y'a rien de
si fière que les scieurs de long
Quand ils sont sur leur pièce
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
Quand ils sont sur leur pièce
A scier du chevron
Le patron vient les
voir
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
Le patron vient les voir
Courage compagnons
Y a du travail à
faire
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
Y a du travail à faire
Pour toute la saison
Mais la saint jean
s'approche
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
Mais la Saint Jean s'approche
Et nous nous en irons
Nous irons voir nos
femmes
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
Nous irons voir nos femmes
Mais ceux qui en avons
N'y a que l'petit
Pierre
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
N'y a que l'petit Pierre
Mais nous le marierons
Nous lui sonn'rons
comme page
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
Nous lui donn'rons comme page
Une pelure d'oignon
La fille n'est pas
belle
Lon li lon la
Martingui martingua
La tchi tchi, la tchi tchi, la tchi tchi
La fille n'est pas belle
Mais les oignons sont bons "
La
chanson " Les Galvachers ", dont le rythme évoque
la nostalgie , traduit la vie de ces " galvachers "
(dont le nom proviendrait d'un mot espagnol " galvacho "
désignant des gens mal vêtus ; d'autres auteurs
pensent que ce nom viendrait de " gaulois " et de "
vache " qualifiant ainsi les galvachers de " bouviers
gaulois ") . Ces galvachers étaient des charretiers,
des transporteurs utilisant leurs propres attelages constitués
de leurs chariots et de leurs bufs. Du premier mai à
la Saint-Martin ( 11 novembre) ils parcouraient les départements
et contrées voisins, dénommés les "
pays-bas ", car beaucoup moins élevés que
les terres morvandelles et partaient pour plusieurs mois, laissant
femmes et enfants ; c'est ce message de désespoir face
à une fatalité économique qui est ici délivré.
" Adieu notre pays
chéri
Amis partons pour le Berry
Adieu Corcelle,
Anost, Verreins, le Creux,
Que l'on attelle
La cahrette et les bufs.
Allons , galvachers,
en avant !
Il faut quitter notre Morvan !
Montons la route,
Et chassons le souci ;
Buvons la goutte,
Chez le Cô à Bussy
Bonjour à notre
ami le Cô
As-tu pour nous du bon fricot ?
Dans la galvache,
Tu le sais par ma foi,
On est pas lâche
De boire un coup chez toi.
Hommage aussi au bon
Sauron
C'est lui qui fit cette chanson.
Assis à table,
Ayant le verre en main
Il est bon diable,
Chante soir et matin.
N'oublions pas Monsieur
Berger
Car c'est l'ami du galvacher :
Il boit, il chante
Il a les larmes aux yeux
Ce qui l'enchante
C'est de nous voir heureux
Les uns s'en vont
à Commentry
Les autres à Bourges en Berry,
Puis à la Guerche,
Nevers et autres lieux,
Car là l'ouvrage
Ne manque pas aux bufs.
D'autres s'en vont
à Saint Fargeau
Toucy, Saint Sauveur et Bléneau,
Conduire la corce
Charbons et bois carrés,
On voit la force
Là de leurs bufs barrés
Planchez, Montsauche
et Saint Brisson,
Au premier mai tous nous partons
Ouroux, Gâcogne,
Frétoy, Gien puis Arleuf,
Pour la Bourgogne, allons piquer nos bufs.
En avant donc les
deux corbins
Vous savez déjà les chemins ;
Chers camarades
Ornons leur front puissant
D'une cocarde
Et de deux beaux rubans.
Chère Fanon,
essuie tes yeux,
Voici le moment des adieux,
Allons ma belle,
Adoucis ton chagrin,
Sois moi fidèle
Jusqu'à la Saint Martin.
Tâche de bien
engraisser le cochon,
A l'ouvrage remue toi un peu,
Soigne bien la vache,
Elle nous fera de l'argent
Rempli sa crèche,
Ne la laisse manquer de rien.
T'as bien des treuffes
et du blé noir
Il reste encore un quartier d'lard
Dans le saloir,
Quand il n'y aura plus rien,
Aussitôt par la poste,
Je t'enverrai d'l'argent.
Allons va-t-en, ne
pleure pas
Je t'écrirai du pays bas
Envoie en classe,
Le p'tit sans faire manquer,
Et pour toit tâche,
De ne pas m'oublier
Sur le chariot, as-tu
mis l'sac
Donne moi ma pipe et mon tabac
Ma limousine,
Et mon grand aiguillon,
Ne te chagrine
Pas ma bonne Fanchon
Puis il s'en va pauvre
bouvier,
Abandonnant son vieux foyer,
Quittant sa femme,
Et aussi ses enfants,
Pour être esclave
Dans les bois de Toucy .
Ne puet-il donc, dans
son Morvan
Vivre aussi bien en travaillant ?
Quand là l'ouvrage
Ne manque pas aux bras,
Est-il donc sage
D'aller au pays bas ? "
N'oublions
pas également que le Morvan fut une source d'approvisionnement
en bois de chauffage pour la région parisienne.Des "
flotteurs " accompagnaient les " trains de bois "
du Morvan jusqu'à Paris. Deux chansons caractéristiques
rappellent ce métier. La première est dénommée
" Jean Rouvet " du nom d'un flotteur local ; (elle
fut chantée en 1880 à Clamecy par Anette Sauvageot
née en 1803) les paroles en sont les suivantes :
" Jean Rouvet notre
père,
Premier flotteur du nom,
Tu suivis la rivière,
Tu es notre patron.
Imitons sa manière
D'emmener à paris
Nos trains sur la rivière,
Et soyons réjouis.
Tous les propriétaires
Des grands bois du Morvan
Jetons dans la rivière
Tous les bois tout venant.
Imitons sa manière
D'emmener à Paris
Nos trains sur la rivière
Et soyons réjouis. "
La seconde
est intitulée " Chanson du train de bois " (Chantée
en 1880 à Clamecy par le père Gaudet) :
" Nous voilà bien passés,
Nous voilà à la grève
Allons un peu plus loin,
Dans cette mouille belle,
Nous dînerons à notre aise
Puis nous repartirons
Coucher à cette ville
Où ya du bon picton.
Le lendemain au matin
Avant que de partir
On boit un bon coup de ramequin
Et on s'en va aux vires.
Pour passer la journée
Chacun prend son pichet ;
On le remplit de boite
Pour s'arroser le gosier. "
On découvre,
non sans surprise, des chansons aux connotations libertines,
dont on peut s'étonner de les entendre si nombreuses,
malgré la religion et ses interdits .
L'une d'entre elles, " La Meunière " qui fut
chantée par Joseph GUYOLLOT, avait la particularité
d'être accompagnée d'un rythme original ; Joseph
tenait une assiette fichée sur l'alène de son couteau
et il la faisait tourner avec une serviette ou avec son mouchoir
traditionnel à carreaux. Les paroles de cette chanson
sont à double sens et on assiste à un libertinage
plaisant dont toute vulgarité est absente.
" Par un dimanche
et ne sachant que faire,
Et cherchant quelques amusements ;
Sur mon chemin j'ai fait la rencontre,
De la meunière d'un moulin à vent.
Voudrais tu bien,
mon aimable meunière,
Me laisser moudre dans ton moulin ?
Moi j'y moudrais bien toute la semaine,
Cinq à six fois le soir et l'matin.
Ton papa, ta maman
sans chandelles,
Y ont fermé la porte au verrou ;
Dans mon moulin il n'y moudra personne,
Que le meilleur de mes amis.
Allons y donc mon
aimable meunière,
Allons y donc à l'ombre du bois ;
Je t'y f'rai voir l'oiseau dans les airs,
Jusqu'au bout du monde ;
Je t'y f'rai voir l'oiseau dans les airs,
Et en même temps la feuille à l'envers.
Mais quand la belle
apperçut cet oiseau,
Elle se mit à rire ;
Prête le moi Constant je t'en prie,
Que je le mette en cage
Au bout de sept, à
huit, à neuf mois,
L'oiseau fit ravages ;
La cage s'est ouverte, l'oiseau est sorti,
Grand Dieu quel tapage
Et vous jeunes gens
qui avez des maîtresses,
Profitez de cette leçon ;
C'est quand on croit n'avoir qu'la farine,
Que l'plus souvent il n'reste que le son. "
D'autres
sont plus alertes et plus crues, telle " Un garçon
morvandiau " chantée par Claude PERRAUDIN, les paroles
de cette chanson traduisent à la fois un libertinage de
bon aloi et un athéisme surprenant ; ou " Jeannette
" exécutée " a cappella " par Francis
MICHOT qui vécut de 1903 à 1987 ; ou encore "
Le lit de la mariée " dont les paroles sont pleines
de réalisme ! Je renverrai nos lecteurs intéressés
par ces chansons, au recueil des transcriptions de chants du
Morvan réalisé par l'association " Mémoires
Vives ".
Enfin notre véritable
" hymne " régional, " La Morvandelle "
écrite en 1903 par le poète Maurice BOUCHOR, constitue
un véritable chant révolutionnaire, expression
d'une exploitation " larvée " des habitants
du Morvan contraints de s'expatrier pour vivre et même
survivre. Nous citerons seulement les trois couplets les plus
marquants de cet esprit contestataire morvandiau, renvoyant nos
lecteurs à l'acquisition de la partition complète
auprès de notre association.
" On veut
la liberté
Dans nos montagnes noires,
Nos pères ont lutté
Pour elle et non sans gloire,
Rêveur de coup d'Etat
César de quatre sous,
Les braves morvandiaux
Se moquent bien de vous.
Jadis on nous l'a
dit,
Surgirent nos ancêtres,
Brisant le joug maudit
De leurs avides maîtres,
Ils firent bien danser
Les moines leurs seigneurs,
Repus de leur misère
Et gras de leur sueur.
Pourtant nous subissons
Un reste de servage
Pourquoi ces nourrissons
Privés du cher breuvage,
Gardons ô mes amis,
Nos femmes près de nous,
Nos filles et nos fils
Ont droit à leur nounou. "
*
* *
Ce voyage dans
un passé récent mais dont la retranscription nous
semble fortement lointaine, a été permis grâce
à l'action menée aujourd'hui par des associations
soucieuses de préserver, dans notre mémoire collective,
le souvenir de la vie de nos anciens, dont les valeurs, dont
leur relation aux autres, peuvent encore servir de référence
aujourd'hui. Ces valeurs, basées sur la simplicité
et l'authenticité des rapports humains, étaient
facilitées par la médiation de la musique, par
l'expression corporelle de la danse, par l'extériorisation
de la chanson. Cette préservation de ce qui est devenu
le folklore, traduction spectaculaire du vécu d'autrefois,
prend aujourd'hui une dimension encore insoupçonnée
hier. Les fêtes celtiques, essentiellement bretonnantes,
mais pas seulement, prennent une importance dont il convient
d'analyser les conséquences. S'il s'agit de perpétuer
la connaissance de nos racines, l'histoire du vécu de
nos parents et grands-parents, afin que leurs valeurs ne sombrent
pas dans l'oubli du temps, nous ne pouvons que soutenir cette
démarche. Par contre si, au travers de cette référence
au passé, se construit un processus par trop nostalgique
il convient de prendre garde à un replis sur soi où
le regard dans le rétroviseur empêche de préparer
l'avenir et freine le progrès. La culture et la connaissance
de notre passé doit au contraire nous permettre de mieux
appréhender notre devenir ; les valeurs de nos anciens
doivent pouvoir être transposées au présent
et au futur. Faisons en sorte de sensibiliser nos concitoyens
au risque de l'isolement dans la foule, alertons les sur le risque
de rejets mutuels des générations , les anciens
dans leur coin, les jeunes dans un autre, donnons nous les moyens
de reconstituer les veillées d'autrefois par la construction
d'espaces collectifs ; permettons à la ville de rebâtir,
différemment certes, mais dans le même esprit ,
des villages urbains à taille plus humaine ; permettons
à la musique et à la chanson, et pas seulement
le 21 juin de chaque année, de retrouver leur place dans
la cité afin que par la musique, l'homme redevienne homme.
Ecoutons Paul DELARUE ( 1889-1956) militant de l'éducation
populaire au sein de la Ligue de l'Enseignement et écrivain
du folklore qui a écrit en hommage aux danses traditionnelles
:
" Ne laissez pas disparaître ces danses où
les mains se lient aux mains et les danseurs aux danseurs, le
dernier venu prolongeant la chaîne, il faut que la longue
chaîne traditionnelle qui a maintenu jusqu'à nous
certaines manifestations de cet art populaire qu'est la danse,
liant les générations aux générations
et nous rattachant à nos plus lointains ancêtres
, il faut que la jeunesse actuelle ne laisse pas la chaîne
se rompre, mais ajoute son maillon à la longue série
venue du fond des âges. "
NB
: sources " Chansons populaires du nivernais et du Morvan
" publiées en 7 volumes par le Conseil Général
de la Nièvre.
" Recueil de transcriptions de Chants du Morvan " réalisé
par l'association " Mémoires Vives " ( Maire
d'Anost 71550)
" Le Morvan, Cur de la France " Tome II de Joseph
BRULEY.
Alain BAROIN
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